Billet de blog 21 oct. 2019

Marie, Victoria et Kahina

Membres d'une même famille, à plusieurs siècles d'intervalle, portraits de trois femmes courageuses. Dressées contre l'intolérance, le fascisme, les haines, un combat oh combien actuel ! Je tente ici de leur rendre hommage. Un témoignage contre l'oubli.

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directrice MJC-assesseur Tribunal pour Enfants-généalogiste amateur
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Les prisonnières, tableau de Jeanne Lombard

Marie est née vers 1680 à St Fortunat-sur- Eyrieux en Ardèche.

Comme toute sa famille elle est huguenote.

• Début 1728 : le curé de St Fortunat dénonce à Monsieur de la Devèze, le commandant militaire du Vivarais, les activités des protestants de sa paroisse qui tiennent des assemblées dans leurs maisons

• 10 avril 1728 : perquisition dans sa maison après une dénonciation. On y trouve en particulier un recueil de psaumes traduits en français par Clément Marot et un Nouveau Testament imprimé à Genève. Ces livres sont interdits.

• 21 octobre 1728 : elle est arrêtée, condamnée, rasée et écrouée. Puis elle est conduite à la Tour de Constance à Aigues Mortes où sont emprisonnées les huguenotes qui refusent d'abjurer 

• février 1729 : sa maison est rasée jusqu'aux fondements. On plante une croix sur les ruines qui sera bénie par le curé de St Fortunat.

Pour la petite histoire : le souvenir du courage de Marie et la triste réputation du curé qui dénonçait ainsi les huguenots étaient encore vifs dans les familles deux siècles plus tard. On comparait souvent une personne qui se conduisait mal au "curé de St Fortunat" ! C'était une insulte. L'expression servira encore sous l'occupation pour qualifier les dénonciateurs. Puis ce seront les enfants turbulents qu'on menacera d'envoyer chez "le curé de St Fortunat", présenté comme un père fouettard !

De nombreuses prisonnières rejoindront Marie à la sinistre Tour de Constance. Parmi elles Marie Durand, qui y passera 38 ans, ou Marie Vérilhac qui y passera 20 ans et y mourra.

L'une d'elle tracera sur la margelle du puits : "register" (résistez), inscription toujours visible aujourd'hui.

• En 1742 : Jean Georges, le cousin germain de Marie, négociant à Genève, demande le transfert en Suisse de la prisonnière. L'intendant du Languedoc répond par la négative. Il exige qu'elle abjure. Elle refuse et restera donc prisonnière jusqu'à son décès vers 1751.

Les biens de Marie avaient été confisqués lors de son arrestation et son neveu Izaac fera valoir ses droits sur les dits biens. Il obtiendra gain de cause au motif qu'il est le seul parent catholique de cette nombreuse famille.

♦♦♦♦♦♦♦

Victoria aussi est née en Ardèche, aux Ollières-sur-Eyrieux, en 1890.

La famille est toujours protestante. Victoria a 12 frères et soeur. Son père est cultivateur et sa mère ouvrière en soie.

• En 1929 le Parti Communiste la présente aux élections municipales à Montreuil (93) pour protester contre l'absence de droit de vote des femmes.  Elle préside plusieurs réunions électorales.

• 1937 : elle est responsable du Comité Local des Femmes contre la guerre et le fascisme à Méru (60)

• 23 février 1943 : Résistante, elle est arrêtée, internée à Beauvais, puis à Amiens, enfin à Compiègne.

Elle était connue dans la Résistance sous le pseudonyme de "Rose". Un rapport signale qu’à la suite de nombreux attentats organisés dans la région de Méru, une perquisition avait été faite à son domicile et des bons de solidarité du comité des femmes de l’Oise du parti communiste avaient été retrouvés.

• 31 janvier 1944 : elle est déportée à Ravensbrück. 

Elle portait le matricule 27 744. Elle est dans le même convoi que Geneviève de Gaulle Anthonioz et Emilie, la mère de Germaine Tillion qui elle est déjà dans le camp ainsi que Charlotte Delbo. Elisabeth de Rothschild les y rejoindra en juin 44 et Marie Claude Vaillant Couturier en août 44.

Quelques noms parmi les 132 000 prisonnières du camp

• 3 février 1944 : le convoi arrive à Ravensbrück après un arrêt à Trêves où la Croix Rouge distribuera un peu de soupe aux 959 prisonnières qui sont presque toutes des résistantes.

• vers novembre 1944 : une chambre à gaz est installée dans une baraque proche des fours crématoires. Entre 5 000 et 6 000 femmes y ont été assassinées entre janvier et avril 1945. Y sont d'abord gazées les malades, puis les femmes âgées. Enfin toutes celles dont les nazis voulaient "se débarrasser" juste avant l'arrivée de l'Armée Rouge. Car ils ont emmené les plus "valides", environ 20 000 femmes, dans une marche forcée sur les routes vers le Nord du Mecklembourg.

• 4 avril 1945 : Victoria meurt gazée, avec 63 compagnes, quelques jours avant la libération du camp par l'armée soviétique 

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peinture de Farid Mammeri

Kahina est née en banlieue parisienne. Elle a 20 ans.

Par sa mère elle est parente de Marie et Victoria qui ont payé de leur vie le droit à la liberté de conscience et le refus du fascisme.

Par son père, elle descend de la colonisation algérienne. Kabyle et musulmane.

Elle est désormais, comme des milliers d'autres jeunes, désignée ouvertement comme "cible". L'islamophobie se déchaîne partout, dans les médias, dans la rue, dans les entreprises et dans les institutions politiques jusqu’au plus haut sommet de l’État.

Avec Kahina, se dresser contre le racisme, la haine et le fascisme rampant, c'est aussi rendre hommage à la mémoire de Marie et Victoria. Qu'elles et leurs compagnes ne soient pas mortes pour rien.

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