Apolline et l’histoire de France (Partie 1)

Dans le roman familial, Apolline n’est pas une mauvaise mère, qui n’a pas su s’occuper de ses enfants. Au contraire, c’est une Sainte, une martyre de la pauvreté, qui a su produire le don suprême : se séparer de ses enfants pour qu’ils vivent. Son « don de la vie » et son ombre bienveillante m’accompagnent, comme cela s’est produit pour ses deux fils et pour ma mère.

 

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Ma mère n’a jamais connu sa grand-mère, prénommée Apolline. Mon grand-père n’a connu sa mère que pendant huit mois et demi, ce qui est bien peu pour un petit garçon. Apolline l’a confié à l’Assistance publique de Paris, le 3 octobre 1893. Sans cet acte fondateur, et sans l’existence d’une solidarité nationale organisée, il n’aurait pas survécu, et je n’existerais pas.  Mais Apolline a fait plus : elle a confié un autre enfant à l’Aide Sociale à l’Enfance, deux ans plus tard, « en demandant que ce deuxième petit garçon soit élevé avec le premier ». Elle a ainsi offert un frère à mon grand-père, et ses deux fils ont vécu toute leur vie avec cette sensation que l’amour de leur mère les accompagnait, malgré tout… Cette belle histoire a une part de réalité : la fraternité et la douceur de mon grand-père et de mon grand-oncle. Mais en tant que « demande de la mère », ce n’est peut-être qu’un mythe… Peu importe, elle m’a été transmise par ma mère et je l’ai entendue comme « la parole de la mère », une forme de protection contre tous les mauvais sorts. Sa force symbolique m’a construite.

Cette « parole de la mère » a été transmise à mon grand-père et à mon grand-oncle par leur mère nourricière, une paysanne pauvre et âgée qui les a élevés, en Normandie, contre une petite rétribution de la part de l’Assistance publique. Elle-même l’avait entendu de la bouche de l’assistante sociale, qui lui a forcé la main pour qu’elle accepte un deuxième enfant, avec menace de lui retirer le premier si elle ne le prenait pas. Elle était déjà attachée affectivement à mon grand-père et elle a accepté (c’est ce qu’elle a raconté aux deux enfants). Peut-être l’assistante sociale a-t-elle inventé cette histoire, pour trouver une place à mon grand-oncle, dans une période sombre de l’histoire de France, dans cette grande dépression 1873-1896 qui n’en finissait pas… Nous ne le saurons jamais. L’essentiel est que cette phrase ait été dite, et qu’elle ait été attribuée à la mère…

Cela n’a sans doute pas empêché Apolline de subir l’opprobre général, celui qui s’adresse aux « mères indignes ». Je me demande si ce mépris, qui ne concerne que les mères, jamais les pères, ne se ressent pas encore un peu dans la lettre de l’Assistance Publique que ma mère a reçue à la fin des années 1990, quand elle a cherché à reconstituer la vie de sa grand-mère. Dans un petit paragraphe étonnant, concernant l’abandon de mon grand-père, il est dit que « la mère ne s’est jamais manifestée ensuite » (ce qui est faux, et invalidé dans le paragraphe suivant !). Il est ajouté que le père (sous-entendu « lui » ?) a écrit une lettre le 29 avril 1915 « pour demander à être mis en relation avec son fils », mais que « celui-ci était déjà majeur ». En somme, la mère aurait abandonné son fils derrière le dos du père ??? Mais rien ne dit, au contraire, que la mère n’était pas derrière son mari, Fatanel, quand celui-ci a écrit la lettre…  Peut-être que cette mère et ce père s’inquiétaient pour leur fils, auquel ils pensaient encore (?), qui était évidemment parti à la guerre… Pourquoi pas ?... Mon grand-père a fait une autre analyse, quand, muni sans doute de cette lettre transmise par l’Assistance publique, il a fait la démarche de rencontrer son père, un jour qu’il se trouvait à Paris. Pendant qu’un employé allait chercher Fatanel, chez le marchand de charbon où il travaillait, il a brutalement eu peur que ce père, qui ne s’était jamais préoccupé de ses enfants, ne l’ait contacté pour se faire soutenir financièrement dans sa vieillesse… Mon grand-père s’est enfui avant qu’il n’arrive.

Quoiqu’il en soit, j’éprouve une immense gratitude pour l’Assistance publique, cette institution qui a su, tant bien que mal, fournir le service qui était le sien et qui continue de le faire, tout en payant des personnes pour répondre aux demandes de ses concitoyen.ne.s, cherchant à reconstituer leurs origines. C’est grâce à elle que nous avons quelques informations sur la vie d’Apolline.

C’est grâce au souci de la République pour tous ses enfants que mon grand-père et mon grand-oncle ont survécu (même s’ils ne partageaient parfois « qu’un hareng pour quatre » avec leurs parents nourriciers), qu’ils sont allés à l’école jusqu’à douze ans et qu’ils ont eu une vie adulte bien meilleure que leur enfance. Les familles rurales acceptant les enfants de l’Assistance étaient souvent très pauvres. Pour les encourager à envoyer les enfants à l’école, et non à les utiliser comme de la main d’œuvre gratuite, elles touchaient un petit pécule si les enfants réussissaient le certificat d’étude. Les parents nourriciers l’apprirent à leurs dépens, et à celui de mon grand-père, quand l’institutrice refusa de le présenter à l’examen, sous prétexte qu’il avait manqué l’école une journée pour aider le vieux paysan à emmener une bête à vendre au marché de la ville voisine. Ils ne firent pas la même erreur avec son frère. Mon grand-père m’a souvent raconté cette histoire : il travaillait très bien à l’école et en a gardé toute sa vie un sentiment d’injustice.

Les deux frères, employés comme ligneurs pour poser les fils du téléphone le long des routes, après la guerre de 14-18, ont passé des concours pour améliorer progressivement leurs conditions de travail aux PTT. Le plus extraordinaire, sans doute, c’est qu’ils ont tous deux survécu à cette guerre, qu’ils ont faite en entier dans des régiments très exposés. Mon grand-père a fait partie des « zouaves », envoyés en première ligne à la boucherie… Il était à Ypres, le 22 avril 1915, au moment où les gaz ont été employés pour la première fois. Ses parents ne pouvaient pas le savoir… Pourtant Fatanel a écrit sa lettre le 29 avril 1915… Etrange coïncidence !... Puis mon grand-père a fait la campagne d’Orient, et il a survécu au torpillage d’un bateau transportant des troupes en Méditerranée, lui qui ne savait pas nager... Mon grand-oncle a fait la bataille de Verdun dans son intégralité : il en a gardé des cauchemars toute sa vie. En observant le minuscule monument aux morts de leur petit village de Normandie, et en y lisant le nom des camarades d’école de mon grand-père, j’ai brutalement pris conscience de l’ironie du sort. Ces deux jeunes hommes, qui n’avaient pas de père et de mère pour les pleurer, ont survécu tous les deux à la guerre, alors que tant d’autres familles ont perdu un, voire deux, voire trois fils…

La vie des enfants abandonnés était cruelle, au début du XXème siècle, dans les cours de récréation comme dans les villages. Cette infamie fut particulièrement ressentie par mon grand-oncle, qui fut enregistré à l’Assistance publique sous le nom de sa mère. Il a vécu toute sa vie avec l’idée que son père était « inconnu ». Mais plus encore, quand il lui a fallu prouver son identité, son acte de naissance s’est révélé introuvable à Paris. Un « certificat d’origine » a été produit par l’Assistance publique pour son mariage. Ce certificat est resté sa seule carte d’identité, toute sa vie, à sa grande honte. Même en tant qu’adulte, il n’a pas pu échapper à la double stigmatisation sociale « enfant naturel / enfant de l’assistance ». Ce n’est que dans les années 2010, bien après son décès, que j’ai découvert son acte de naissance véritable à Paris, grâce à la numérisation des archives facilitant les recherches généalogiques. Je cherchais d’autres enfants éventuels d’Apolline, et j’ai découvert que mon grand-oncle avait le même nom que mon grand-père, c'est-à-dire le même père déclaré…

Ah, chère Apolline, nous ne saurons jamais quelle a été ta vie, ni quelles ont été tes pensées et tes sentiments, de ta naissance (désormais connue grâce aux recherches généalogiques de ma mère) à ta mort (encore inconnue, dans un lieu incertain…). Notre dernière trace de toi, c’est ta présence au mariage de ton fils ainé, à Paris en 1901. Par cette information, nous avons appris que tu avais eu d’autres enfants, et que ma mère avait sans doute des cousin.e.s inconnu.e.s. A ce mariage tu es dite « demeurant avec son mari », mais ce mari est encore une fois absent : il a signé un consentement pour le mariage de son fils mineur.

Ainsi, près d’Apolline, il y a toujours, jamais très loin, cet insaisissable Fatanel, au prénom peu courant, qui sonne comme la fatalité, le destin… Il est dit « clerc d’huissier », « écrivain public », « comptable » ou « marchand de journaux » dans les différents actes d’état civil dont ma mère a retrouvé la trace. Il est décédé en 1932 dans un hôpital du XXème arrondissement à Paris. Aucune personne de sa famille n’a signé son acte de décès. Ses absences aux moments où Apolline enfante ou confie ses enfants à l’Assistance dessinent l’image d’un homme très mobile, qui recherche des moyens d’existence ou qui se cache, dans cette période troublée… Car nous sommes à la fin d’une crise économique larvée, qui a duré plus de vingt ans et fait des millions de chômeurs, en Europe et aux Etats Unis. Des banques ont fait faillite, la spéculation financière a conduit au marasme, particulièrement dans l’immobilier et la construction. L’industrie textile est en pleine réorganisation dans les villages du Nord d’où est originaire Fatanel (ses parents étaient tisseur et fileuse). L’exode rural a jeté sur les routes et dans les grandes villes des milliers de familles. Les idées communistes et anarchistes se développent, face à la misère des ouvriers et des sans emplois. A partir des années 1890, des attentats sont commis. Le 9 décembre 1893 Auguste Vaillant lance une bombe dans la Chambre des députés, du haut de la tribune. Si elle fait peu de blessés, elle provoque la mise en place des deux premières « lois scélérates », dès la fin 1893. Ces lois restreignent la liberté de la presse, encouragent la délation et développent la répression policière sur l’ensemble de la population la plus pauvre (sans emplois, sans domiciles, etc.). La répression s’accentue encore, avec la troisième loi de juillet 1894, après l’assassinat du président de la république Sadi Carnot à Lyon,  le 24 juin.

Grace aux recherches généalogiques de ma mère, nous avons pu reconstituer une partie de la vie d’Apolline et de Fatanel, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, entre Amiens et Paris.

« Apolline, Stelle, Irma » est née le 24 juillet 1859, à huit heures du matin, à Bayencourt, dans la Somme, chez ses grands parents paternels. Son père et son grand-père ont signé son acte de naissance. Ses parents vivaient à Amiens. Son père était « cocher » et sa mère « cuisinière », ils habitaient peut-être dans la maison de leurs maîtres au moment de sa naissance, un an après leur mariage, car ils n’ont pas la même adresse. De sa mère, Agathe, nous savons juste qu’elle était veuve à son mariage avec le père d’Apolline, en 1858, à Amiens. Aucun autre enfant n’a été trouvé pour ce couple. Peut-être sont-ils nés ailleurs. Peut-être Agathe faisait-elle des fausses couches. Elle est décédée à 38 ans, en 1868, à Amiens, mais nous ne savons rien des causes du décès. Apolline n’avait pas encore 9 ans. Son père était devenu « garçon de magasin ». Deux ans plus tard, la guerre de 1870 a atteint le Nord, la Picardie et la Normandie. Apolline avait 11 ans, et Fatanel 16 ans.

Apolline se marie avec Fatanel à Amiens le 22 juin 1878. Ils signent tous les deux le registre, avec le père d’Apolline. Elle a presque 19 ans et elle est « repasseuse », Fatanel  a 23 ans et il est « clerc d’avoué ». La vie pourrait s’annoncer plutôt bien. Mais l’histoire que nous lisons dans les archives n’est pas un long fleuve tranquille. Les nombreux changements de domicile et de métier ne sont pas de tout repos. Et au mariage, comme dans certains actes d’état civil de la famille, la présence des « marchands de vin », comme témoins, semble indiquer qu’ils constituent parfois les seuls amis, quand on monte à la grande ville à partir de la campagne…

 Le premier enfant du couple, Louis Pierre, nait huit mois après le mariage, au premier domicile de ses parents, à Amiens. Fatanel déclare l’enfant, avec deux « tailleurs d’habits » de villages proches de la ville. Malheureusement, ce petit garçon meurt à un mois. Le deuxième enfant, une petite fille, Louise Marthe, née en 1880 à la deuxième adresse de ses parents, décède à 13 mois l’année suivante, à une troisième adresse, toujours à Amiens. Le troisième enfant, Louis Pierre, a plus de chance. Né en 1882, chez le père d’Apolline à Amiens, c’est le garçon qui accompagnera sa mère une bonne partie de sa vie, au moins jusqu’en 1901, date à laquelle il se marie à Paris.

Le père d’Apolline décède un an après la naissance de son petit fils, le 14 avril 1883, à Amiens, à l’hôpital. Ce sont des voisins de chambre de cet hôpital-hospice qui déclarent le décès. Fatanel et Apolline sont peut-être déjà partis à Paris.

A Paris, à la fin de l’année 1885, Apolline accouche d’une petite fille, Marthe, chez une sage-femme du XVIIIème arrondissement, qui déclare elle-même l’enfant à la mairie. Apolline utilise alors son troisième prénom, « Irma », et elle se déclare « journalière ».  Le père est dit « absent ». Le couple habite rue du Faubourg St Martin. Nous ne savons pas ce qu’est devenue cette petite fille.

A la fin de l’année 1889, une autre petite fille, Louise Augustine, nait chez une autre sage-femme, dans le Xème arrondissement. Les parents habitent à une nouvelle adresse. Cette fois-ci, c’est le père, Fatanel, qui déclare l’enfant et qui signe. Apolline a 30 ans, elle est « blanchisseuse ».

Trois ans plus tard, au début de 1893, un petit garçon (Benoit, Georges, Paul, mon grand-père) nait au domicile de ses parents, qui semblent avoir conservé la même adresse entre ces deux naissances. Son père le déclare à la mairie et signe. Apolline est toujours « blanchisseuse ». Mais en octobre, enceinte de quatre mois d’un nouvel enfant, elle n’a sans doute plus de lait et ne peut plus nourrir mon grand-père. Elle décide de le confier à l’Assistance publique. Elle déclare à cette occasion que son mari est « retourné dans sa famille », qu’elle est « sans ressource », que « son garçon de 11 ans vit avec elle », et que « sa fille de 4 ans est chez ses grands-parents paternels ».

La vie d’Apolline semble basculer en cette fin d’année 1893, alors qu’elle s’était peut-être stabilisée les années précédentes. A la fin du XIXème siècle, les blanchisseuses sont environ 90 000 à Paris. Les unes travaillent dans des bateaux-lavoirs, les autres sur la terre ferme, dans de grands lavoirs pouvant réunir jusqu’à 100 personnes. Elles travaillent pour leur compte : elles doivent trouver le linge à laver, le porter au lavoir, le mettre à tremper, le lessiver, le battre et le rincer, le faire sécher puis le reporter à leurs clients. Elles doivent payer leur place à des maitres de lavoir, qui font également payer le temps passé et les seaux d’eau. L’eau calcaire de Paris, mal savonneuse, rend le travail difficile : la lessive est peu efficace, d’autant plus que cette lessive est de mauvaise qualité, vendue par les propriétaires de lavoirs. Les blanchisseuses travaillent de 12 à 15 heures par jour, 6 jours sur 7, sans congés payés, ni congés maladie, ni retraite.  Elles s’appuient sur des  « garçons de lavoir » pour les aider. On peut imaginer qu’en 1893, le fils d’Apolline, qui a 11 ans, l’aide dans son travail. On peut également comprendre qu’elle a préféré éloigner sa petite fille de Paris, en la plaçant chez ses grands parents à la campagne. Ma mère a fait des recherches pour retrouver la trace de cette petite fille, née en 1889, mais elle n’a pas trouvé son mariage ou son décès dans le village des grands parents paternels ou dans les villages du coté des parents d’Apolline (tous deux déjà décédés). Nous ne savons pas ce qu’elle est devenue.

La descente aux enfers d’Apolline continue dans les années 1894-1896. Début 1894, elle accouche d’un petit garçon, Henri, dans un hôpital du XIVème arrondissement, en donnant une nouvelle adresse. Ce sont deux employés de l’hôpital qui déclare l’enfant à la mairie.  A cette occasion, Apolline s’appelle de nouveau « Irma », et se déclare toujours « blanchisseuse ». Elle affirme que son mari, Fatanel, est « écrivain public », et absent. Elle abandonne cet enfant quinze jours plus tard. Il décède à un mois.

A la fin de l’année 1895, elle accouche d’un nouveau petit garçon, mon grand-oncle. Dans l’acte de naissance que j’ai retrouvé un soir de 2017, en explorant les tables décennales des différents arrondissements de Paris (nuit mémorable où ni ma mère ni moi n’avons beaucoup dormi, bouleversées), on apprend que cet enfant porte le nom de son père, et qu’il a d’autres prénoms (Henri, Paul) que ceux que nous lui connaissons (Louis, Henri). Sur l’acte de naissance, Fatanel est dit  « comptable » et Irma « blanchisseuse ». Ils habitent dans le XIème arrondissement. Cette déclaration est faite par la sage-femme chez laquelle l’enfant est né, dans le Xème arrondissement. Apolline tente de nouveau d’élever son enfant, sans doute en l’allaitant, mais ses conditions de vie ne lui permettent pas de continuer bien longtemps. Il est possible qu’elle n’ait pas assez à manger et qu’elle n’ait plus de lait. Quand elle le confie à l’Assistance publique, il a 4 mois. Je n’ose pas imaginer dans quel état elle se trouve à ce moment là, ni comment elle est reçue. L’Assistance publique nous dit qu’elle est  « séparée de son mari et sans ressource »… Elle a cependant été capable de donner la date de naissance de son enfant, et je ne peux pas comprendre pourquoi le nom de famille du père, déclaré sur l’acte de naissance, n’a pas été retenu.  Je doute que ce soit Apolline qui ait demandé que ce nom lui soit retiré, par colère envers ce père constamment absent… Peut-être a-t-elle préféré déclarer l’enfant sous son nom, si le père était recherché par la police ?…  Mais peut-être n’était-elle pas en état de se préoccuper du nom patronymique de l’enfant, ni même de se souvenir de ses prénoms, qu’elle change pour l’occasion…  Il se peut également qu’un.e préposé.e. à l’accueil de l’Assistance publique ait traité cette « pauvresse » comme une « moins que rien », en affirmant qu’elle n’avait certainement pas eu cet enfant avec son mari… Si c’est le cas, il ou elle a puni l’enfant (pour le restant de sa vie) d’une « faute » que sa mère n’avait peut-être même pas commise... Et si, au contraire, Fatanel n’est pas le père de l’enfant, on ne peut qu’admirer la solidarité des femmes entre elles, dans ce Paris mouvementé, quand la sage-femme a déclaré l’enfant sous le nom du père, pour lui garantir un meilleur avenir… Quoiqu’il en soit, reste le mystère des deux frères réunis, l’un portant le nom du père et l’autre pas. On peut imaginer qu’Apolline, face au refus de l’Assistance d’inscrire l’enfant sous le nom de son père, ait insisté pour qu’il soit élevé avec son frère… On peut aussi imaginer qu’une autre personne de l’Assistance ait voulu réparer la méchanceté de sa ou son collègue, ou l’inconscience de la mère, en veillant à réunir les deux enfants… A moins encore que ce ne soit tout simplement la pratique la plus courante de l’Assistance : réunir les frères et sœurs chez les parents nourriciers, quand c’est possible. Nous ne saurons jamais ce qui s’est réellement passé ce jour-là.

Ma mère et moi, nous n’avons pas trouvé d’autres enfants d’Apolline, dans les registres de Paris, à Amiens ou dans les villages d’origine. Peut-être cette série ininterrompue de naissances s’est-elle enfin arrêtée. Apolline allait sur ses 35 ans, en 1896. Elle devait se trouver dans un état physique déplorable, dû à la pauvreté, à la faim, au travail et aux grossesses successives, ainsi qu’à l’allaitement. L’absence de Fatanel a peut-être contribué également à l’arrêt des naissances… En 1901, au mariage de son fils, Apolline est toujours « blanchisseuse » et « demeure avec son mari » (qui est encore absent), à une nouvelle adresse. Elle signe parfaitement son nom. Les deux témoins au mariage, du coté de son fils, sont une sage femme et un marchand de vin… J’aime l’idée de la solidarité des femmes entre elles, à Paris, autour de la maternité et de ses contraintes.  Je me doute bien aussi que l’alcool a accompagné la vie d’Apolline, d’Amiens à Paris, d’une manière ou d’une autre...  Pour connaitre ses conditions de vie, ma mère me conseille de lire l’Assommoir, d’Emile Zola. Sa description de Gervaise, dans ce quartier populaire de Paris, est restée célèbre, peut-être à cause du « combat des blanchisseuses ».

Mais des images plus gaies peuvent également être retenues.  La « fête des blanchisseuses » a animé Paris, pendant une bonne partie du XIXème siècle, à la Mi-Carême. Récemment remise au gout du jour, à travers le « Carnaval des femmes » (prochaine édition, le 22 mars 2020, place du Chatelet), cette fête féminine et populaire a été occultée par les historiens. Sa réhabilitation permet de s’intéresser d’un peu plus près à tout un pan de l’histoire sociale de Paris.  Les blanchisseuses sont souvent décrites (par des hommes, journalistes ou écrivains) comme des fortes femmes, énergiques et revendicatrices, supportant des conditions de travail difficiles (maniant du linge lourd dans une humidité constante, 15 heures durant). Elles sont également, d’après eux, pleines de vie et de solidarité entre elles. Elles sont « gaies et babillardes », dit l’un, « soigneuses de leur personne »… « Elles aiment bien s’amuser », dit l’autre… Pour une raison qui m’échappe, les blanchisseuses font fantasmer les hommes quand elles marchent dans les rues, en portant leur linge… Mais « ne vous y trompez pas », dit un journaliste en 1868, « ces luronnes sont presque toutes d’excellentes mères de famille, qui cachent sous la rudesse de leur allure des sentiments exquis, un cœur d’or et de précieuses qualités, dont beaucoup de belles dames sont dépourvues… ». Essayez donc de vous courber en avant, pour battre du linge, en étant enceinte de sept mois, ou en ayant les seins gonflés par l’allaitement... Les véritables conditions de vie des blanchisseuses ne nous sont pas vraiment connues.

Concernant la vie d’Apolline à Paris, entre 1885 et 1901, il me semble qu’il faut imaginer les profonds changements qui affectent son métier, dans une ville en plein essor (construction de la Tour Eiffel, etc.) et dans un contexte économique et social tendu. Quand elle arrive, la « fête des blanchisseuses » est encore une joyeuse expression de liesse populaire, où des femmes « s’amusent entre elles, chantent, dansent, boivent, festoient, se costument, élisent des reines de lavoir, y ajoutent des rois, et défilent », comme le dit joliment un texte de wikipédia. Mais cette fête, très ancienne, qui était également celle des charbonniers et des porteurs d’eau, va profondément se transformer et échapper bientôt totalement aux blanchisseuses. En 1882, les bourgeois s’offusquent du détournement de leurs beaux habits, donnés à laver, que les blanchisseuses utilisent le jour de la parade : « c’est notre linge qui danse, c’est nous qui payons la fête »… Cette impertinence, tolérée pendant longtemps, va disparaitre peu à peu.  Les déguisements seront moins prestigieux, et les commentaires des journalistes révéleront parfois le mépris des bourgeois pour le peuple, comme un article du Figaro de l’époque le montre (28 février 1891)… Par ailleurs, un autre danger menace le système social dominant. Dans chaque lavoir, les blanchisseuses votent chaque année pour élire une reine et un roi, et ces femmes qui pratiquent tranquillement la démocratie locale, peuvent constater que le droit de vote leur est refusé partout ailleurs… Plus encore, le réseau des blanchisseuses constitue une forme de réseau occulte dans la ville, qui peut se révéler dangereux pour les maitres de lavoir. Il ne gène personne tant qu’il organise seulement la Mi-Carême, dans la joyeuse anarchie des chars des multiples reines d’un jour, qui envahissent tous les quartiers de Paris et convergent spontanément. Mais en 1889, cinq ans après la loi créant les syndicats, une assemblée de 500 blanchisseuses parisiennes crée « la chambre syndicale des blanchisseuses ». Et en juin 1890, un conflit social dur et bref oppose les travailleuses aux maitres des lavoirs, qui reculent immédiatement. A cette occasion, un « comité de résistance » d’une trentaine de femmes se forme, qui demande la création de lavoirs municipaux, seuls à même selon elles de contrer les augmentations du prix des places de lavoir. Les maitres de lavoir vont réagir, en tentant de reprendre en main leurs blanchisseuses. Cette réaction va passer, entre autre, par la prise de contrôle de la fête des femmes,  par sa captation et son détournement. En 1891, un « comité » est créé par les maitres de lavoir pour organiser la fête, avec la complicité des commerçants et diverses autorités locales. Le défilé des chars sera coordonné, son parcours sera prévu, et une « reine des reines » sera élue. La fête change de forme et d’esprit, et se transforme d’autant plus que les marchés de Paris (qui élisent eux aussi des reines) y participent. En 1893, les étudiants s’insèrent dans la Mi-Carême et ne la quitteront plus. Cette année là, le syndicat des blanchisseuses tente de résister à la prise de contrôle de la fête par les hommes en organisant un autre défilé, parallèle au premier.  Mais rien n’y fait… En 1895, la reine des reines des blanchisseuses défile sur un char publicitaire, financé par « l’Eau de Javel »… Puis les marchés parisiens et les commerçants prennent définitivement en main l’organisation de la Mi-Carême. Parallèlement, en 1895, les bateaux-lavoirs existant sur la Seine et le Canal St Martin sont condamnés à la disparition par les autorités : ils ne seront pas remplacés. Selon un commentateur de l’époque : « plus de mi-carême pour ces laveuses, qui voient, indifférentes, défiler le cortège de leurs sœurs de la terre ferme ». Nous ne savons pas si Apolline, qui habitait près du Canal St Martin, a été parmi les blanchisseuses obligées de chercher un nouveau lavoir, dans la compétition sans pitié qui devait régner pour obtenir une place, assurant le revenu quotidien permettant de manger.

Nous ne saurons jamais rien d’Apolline-Irma. Etait-elle une solide commère ou une jeune femme malingre ? Etait-elle triste ou gaie, énergique ou épuisée, combattante ou résignée, pleine de vie et d’espoir malgré les difficultés rencontrées, ou soumise à la violence, aux errements de l’alcool, aux incertitudes constantes concernant le pain du lendemain ?  Peut-être tout cela à la fois, ou alternativement… Pour moi elle se découpe, comme une ombre bienveillante, avec un profil solide, une « volonté de vie » pour ses enfants. Elle a cherché le mieux pour eux, dans le Paris confus de la fin du XIXème siècle, malgré le martyre constant de sa pauvreté. Son destin et son courage quotidien ne sont pas différents de ceux d’un grand nombre d’autres femmes… J’ai choisi la statue de Ste Geneviève sur le pont de la Tournelle pour illustrer cette arrière-grand-mère inconnue, qui passa sa vie de travail « les mains dans l’eau » (peut-être celle de la Seine)…  Cette statue est bien trop haute et mal érigée (au grand désespoir de son sculpteur). Elle ne permet pas de voir les visages de la femme et de l’enfant, ni la nef représentant Paris. Mais elle offre une forme de protection puissante, distante et mystérieuse, où la femme qui se dresse n’est pas une mère, mais donne foi en l’avenir.

Tout récemment, début 2019, ma mère a découvert (à 93 ans) les lointains ancêtres d’Apolline, grâce à la magie de la généalogie collaborative sur internet. Nous avons appris, médusées, qu’Apolline pourrait descendre en droite ligne (sinueuse… par les hommes et les femmes…) d’une autre sainte, riche et bien portante celle-là : Ste Itte, Ide ou Ida…, mère de Ste Gertrude, la patronne des chats... Cette référence délibérée aux saintes n’a rien de religieux. Après tout, ce sont des figures féminines, comme les reines, qui donnent un peu de puissance aux femmes… Bien que ma mère ait du mal à croire à l’ascendance illustre de sa grand-mère sans ressource, remonter jusqu’au VIIème siècle nous a beaucoup amusées, et nous a donné l’occasion de relire l’histoire de France autrement. Ce parcours alimentera une nouvelle partie de l’histoire d’Apolline, une nouvelle réflexion sur la vie des gauloises, nos ancêtres… Merci, Elise Thiebaut, de nous donner l’occasion, à tous et à toutes, de transmettre la parole des femmes en leur redonnant vie et en réinventant leur vie, grâce à votre livre (passionnant) et à cette Edition dans le club de Médiapart !

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