Anonyme est un nom de femme

« J’oublierai…ton nom ! hurlait Johnny à une femme. Rétrospectivement, ce refrain résonne en moi comme un avertissement féministe envers le patriarcat. Je suis donc partie en quête de l’identité des femmes de mes ancêtres, effacées de nos histoires intimes ou collectives avec un grand H, ensevelies sous le nom de leurs pères et de leurs maris et presque impensées pendant quatre siècles. » Un texte de Agnès Kerr.

Pissaro, Les lavandières © DR Pissaro, Les lavandières © DR
Ce texte m'a été envoyé par Agnès Kerr, qui n'est plus abonnée à Médiapart mais dont on peut toujours lire les excellents billets sur son blog "Des Etats-Unis".

Simone Chopy; Madeleine Estival; Marie Roquelle; Joséphine Chapet; Marie Cartier;

Johanne Julliard; Pierrette Ronget: Louise Ronget; Jeanne Boudier; Marie Boully; Marie Claudine Boully; Marie-Claudine Putin; Marie-Louise Putin; Adélaïde Favier; Cécile Bessard; Raymonde Bessard;

Clauda Albert; Clauda Chauffe; Claudine Basset; Marie Roy; Marie Pageaut; Marie Moreau; Jeanne Marie Loisy; Marie Josephe Charbouillot; Valérie Routhier;

Philiberte Lonjaret; Jeanne Goux; Pierrette Martin; Pierrette Sergent; Anne Rodot; Marie Alix; Thérèse Clerc; Marie Coeur; Suzanne Boivin.

Tels sont les noms de mes ascendantes en ligne directe, depuis 1600 jusqu’à mes grands-mères.

Sauf exception, mes ancêtres sont né-es et ont vécu en Bresse bourguignonne dans un rayon de 30 kilomètres, où le maïs, rapporté d’Amérique au XVe siècle et acclimaté dans la région vers 1612 sous le nom de « gros turquis », donna bientôt aux volailles du cru la réputation d’être abondantes et bien grasses, permettant peut-être à Henri IV de promettre une poule au pot le dimanche sur chaque table du royaume.

Les seules nées ailleurs furent les parentes de mon aïeul Antoine, chaudronnier itinérant et réfractaire à l’enrôlement dans les armées napoléoniennes, qui quitta la misère de son Cantal natal pour faire souche en Bresse en épousant la fille d’un tisserand; mon arrière-grand-mère poitevine, que son mari rencontra au gré de son affectation militaire. Puis une de mes grand-mères qui, à la Belle Epoque naquit par surprise à Nanterre, d’une mère adolescente et d’un livreur de lait à voiture à cheval, par la grâce du développement du chemin de fer.

Durant trois siècles, il y eu donc peu de mobilité et de mobilité sociale chez les miens, paysans de pères en fils, qui, englués à cultiver la terre pour ne pas tout à fait mourir de faim, firent vivre et s’enrichir ceux à qui elle appartenait, pour paraphraser Voltaire comme Coluche, qui disait fort à-propos que l’argent des riches ne fait pas forcément le bonheur des pauvres.

La plupart de mes ancêtres mirent chacune au monde au moins 6 enfants, sinon c’est qu’elles en étaient déjà mortes. Mais la palme d’or de la fécondité et de la longévité revient à Marie Roy, qui entre l’âge de 22 et de 56 ans, sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV, mit au monde 16 enfants - dont tous atteignirent miraculeusement l’âge adulte -, fut marraine de nombreux petits-enfants et vécût jusqu’à 92 ans!

Il y a fort à parier que bon nombre de ses grossesses ne furent pas désirées par elle ou son laboureur de mari. Ma grand-mère Suzanne, qui eut 6 enfants dont le dernier à l’âge de 42 ans, considérait la pilule - commercialisée après sa ménopause - comme un immense progrès. Elle n’avait connu pour tout moyen contraceptif qu’un « bon coup de talon dans les tibias », disait-elle, quand mon grand-père était trop pressant…parce que c’est tellement beau après souper une femme de dos contre l’évier, les mains plongées dans l’eau de vaisselle!

De cette multitude d’ancêtres combinés, j’ai hérité de traits de plus en plus souvent suspectés d’être étrangers en France, mais qu’on reconnait étrangement familiers au Portugal, au Liban ou au Mexique, même si je peux désormais affirmer sans tests ADN que ma moustache est certainement aussi gauloise que celle d’Asterix.

Sur internet, même les morts nont plus de secrets

Avec les data publiques d’antan désormais accessibles via des sites de généalogie, même les morts n’ont plus de secrets. Dans un périmètre restreint, on finit inévitablement par épouser des cousins. La lignée de mon grand-père maternel se caractérise par une prépondérance de garçons, une récurrence de jumeaux, et une propension des frères à épouser des soeurs de familles voisines. Ce qui dénote à la fois une certaine idée que l’union fait la force, et un mode d’attachement affectif pour le moins fusionnel… L’un d’eux obtint même une autorisation présidentielle exceptionnelle pour épouser en 1893 la soeur jumelle de sa femme récemment décédée.

Les grossesses et les naissances précèdèrent plus souvent qu’on ne le croit les mariages. Marie Coeur, mon arrière-grand-mère maternelle, était « fille naturelle» d’une nourrice dans un château. Ma mère rapportait que celle-ci tombait opportunément enceinte en même temps que la châtelaine, moins pour souligner un éventuel troussage de domestique, - c’était bien avant Me too! - que pour fantasmer sur le mirage d’un sang bleu qui coulerait dans nos veines et la vie de château inaccessible qui allait avec.

Ma grand-mère Raymonde, - également née de père inconnu - maintint toute sa vie une correspondance épisodique avec son « frère de lait »: un petit Jean à particule, fils d’un vicomte et d’une actrice au théâtre de l’Athénée qui vint une nuit frapper à leur porte pour supplier mon arrière-grand-mère Cécile d’allaiter cet enfant qu’elle ne pouvait nourrir et qui allait mourir. De ces têtées partagées découle peut-être l’engouement de Mamie pour le mobilier de style Louis XVI et son ambition optimiste de se rapprocher un jour par son travail, et les emprunts russes dont elle avait hérité, du niveau de vie des fortunes qu’elle lisait dans Gala et Valeurs Actuelles.

L’histoire de mes ancêtres est aussi émaillée d’amours contrariées comme celle d’Anne, fille mineure de Marie Roquelle, dont la publication des bans avec son fiancé en 1856 ne fut jamais suivie d’alliance. Après cette promesse non tenue, Anne mit au monde trois enfants nés de père inconnu, ce qui laisserait à penser que l’Annette ne devait pas fréquenter les bons gars du village. Les registres de mariage indiquent qu’entre-temps son fiancé épousa une veuve, propriétaire terrienne, de 20 ans de plus que lui. Il est donc fort probable que les enfants d’Annette furent les fruits de ce seul homme, qui prit le parti d’épouser un meilleur parti…

Des enterrements et des remariages

Certains de mes ancêtres eurent successivement trois conjoint-es, les familles se recomposant au rythme des enterrements, en générant à chaque nouvelle union des enfants.

Les actes de décès témoignent que la mort fauchait souvent au sortir de l’hiver, emportant parfois à quelques semaines d’intervalle un-e conjoint-e et un ou plusieurs enfants.

En cas de décès, de maladie comme en fin de vie, on ne pouvait compter que sur la solidarité familiale, faute de redistribution nationale malgré le pognon de dingue versé par des générations, en impôts, gabelle, corvées, et autres taxes et redevances.

Veufs, on se remariait vite et dans le chagrin, autant pour se consoler que par nécessité économique, le ménage étant la structure minimum nécessaire au travail agricole comme à l’entretien de ses membres.

Femme au foyer, pour mes aïeules, ne rimait pas vraiment avec oisiveté. Faire la lessive au battoir dans l’eau froide, agenouillée sur une pierre en se penchant à la rivière ou au-dessus du lavoir, tenait plus des travaux de forçats que des cours des Zumba. Ce qui ne les dispensaient pas de s’employer à gagner leur croute dès leur plus jeune âge. Elles furent ainsi bergères, cultivatrices, journalières, éleveuses et plumeuses de volailles; maraichères; nourrices; domestiques chez des fermiers, des rentiers, des commerçants ou des notaires; boulangères; marchandes de grains et épicières; serveuses, cuisinières, aubergistes et bouchère; ouvrières et éclusière. Sans oublier des vocations de sage-femme, de couturière grâce à la machine Singer, et d’infirmière durant la Grande guerre. L’éducation des filles resta longtemps saisonnière. Jusque dans les années 50, ma mère adolescente, comme ses tantes, continuèrent à être « employées de maison » et « gouvernantes d’enfants », comme on disait désormais dans les ghettos de riches disséqués par les Pinçon-Charlot, en attendant de pouvoir se payer chez Pigier des cours de dactylo.

Un grand bond en arrière

Un recensement de 1851 note dans la marge, presque comme un affront, que Benoit, 9 ans, « vit du travail de ses parents » à la différence de ses frères et soeurs. Ce n’est qu’à la génération suivante, vers 1878, que mon arrière-grand-père Joseph, fils unique, fut le premier de sa lignée à obtenir le certificat d’études, lui permettant de devenir comptable et secrétaire de mairie. Après des siècles de servitude, ses descendants embrassèrent avec fierté des carrières dans les services publics d’éducation, de santé, de transports ou d’infrastructures, par idéal d’égalité des chances et de justice sociale.

Après ce voyage dans le temps, quand j’entends le gouvernement vociférer à la tribune contre ceux qui ne sont rien, en leur arrachant des mains - littéralement et à coups de LBD- des droits chèrement acquis, pour imposer au nom d’intérêts supérieurs une régression sociale généralisée, je sens bouillonner dans mes veines le sang impur et toute la colère de mes ancêtres sans noms, sans voix et sans dents.

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