Et si la Ve République n'était qu'un coup d'état monarchiste ?

Pour comprendre la Ve République, il n'est pas inutile de rappeler dans quelles circonstances celle-ci fut proposée au peuple Français. Si l'instabilité institutionnelle de la IVe République rendait nécessaire son abolition, c'est la guerre d'Algérie qui a précipité sa chute, et provoqué la naissance de la cinquième constitution de notre République.

Pour comprendre la Ve République, il n'est pas inutile de rappeler dans quelles circonstances celle-ci fut proposée au peuple Français. Si l'instabilité institutionnelle de la IVe République rendait nécessaire son abolition, c'est la guerre d'Algérie qui a précipité sa chute, et provoqué la naissance de la cinquième constitution de notre République.

L'étude de la chronologie des événements algériens de 1958, ainsi que des principaux protagonistes de cette crise majeure, apporte des éclairages singuliers sur la mise en place de notre constitution actuelle.

La lutte pour l'égalité des droits et l'indépendance était engagée depuis 1948 par des intellectuels Algériens, mais la lutte armée fut initiée par le « Front de libération nationale » en 1954. Dès lors c'est une véritable guerre qui s'enclenche dans les départements d'Algérie.

 

Les Gaullistes Delbecque, Soustelle, Neuwirth œuvrent alors à développer l'influence du parti du général de Gaulle dans cette France d'Afrique du Nord qui perd chaque jour un peu plus sa stabilité. Léon Delbecque est à Alger début 1958, et Lucien Neuwirth, avant de l'y rejoindre en avril, a rencontré de Gaulle à Paris. Ils ont cet échange révélateur : «Qu'est-ce que vous allez faire, Neuwirth ?» celui-ci répond sans hésiter : « Mon général, on fera appel à vous. » De Gaulle le rassure : « Je vous répondrai ».

Neuwirth est nommé par le ministre de l'Information, Jacques Soustelle (Gaulliste du premier cercle), directeur de la radio d'Alger, qu'il rebaptise "France 5" (un clin d'œil à la future Ve République).

 

Au mois de mai 1958, à Alger, deux factions convoitent le pouvoir mis en ballotage par la vacance prolongée du gouvernement depuis un mois. L'avocat et président de l'Association Générale des Étudiants d'Alger, Pierre Lagaillarde (futur fondateur de l'OAS) et ses alliés du "Groupe des Sept" (groupe hétéroclite d'activistes partisans de l'Algérie Française) sont en rivalité avec les partisans gaullistes de Léon Delbecque, lui-même en étroite relation avec Jacques Soustelle. Le colonel Thomazo (dit nez-de-cuir) fait la liaison entre le Groupe des Sept et l'armée.

 

Il est décidé qu'à l'issue de la manifestation du 13 mai, organisée par le général Raoul Salan en hommage à trois prisonniers français exécutés par le FLN en Tunisie, un assaut sera donné contre le gouvernement général (GG) d'Alger, siège de l'autorité parisienne en Algérie. Les Gaullistes s'allient au groupe des sept, et Neuwirth fait réquisitionner des camions avec haut-parleurs pour sillonner Alger et appeler à la manifestation.

 

La manifestation devient un véritable Putsch, quand la foule met à sac le bâtiment du Gouvernement général, sans que l'armée, complice, ne l'en empêche, et que, dans la confusion, un comité de salut public civil et militaire, rassemblant des gaullistes et des activistes de toutes obédiences, est constitué sous la présidence du général Massu.

On y retrouve Neuwirth, Delbecque, Lagaillarde, Thomazo…

 

Le Comité adresse au Président de la République, René Coty, un télégramme exigeant la création d'un gouvernement de salut public, à Paris.

 

Le général Salan, rallié à la conjuration, s'adresse le lendemain matin à la foule massée sur le Forum d'Alger et achève son allocution par un « Vive de Gaulle ! » sur l'injonction de Léon Delbecque. Considérant cet hommage comme un appel, le général de Gaulle réplique le 15 mai par un communiqué dans lequel il se dit « prêt à assumer les pouvoirs de la République ». Le 19, le général de Gaulle convoque une conférence de presse dont l'objet est double : confirmer et préciser le sens de sa déclaration du 15. Il y dévoile son projet de changer les institutions, préparant ainsi la Ve République. C'est au cours de cet entretien qu'il aura cette réplique célèbre : "Pourquoi voulez-vous qu'à 67 ans, je commence une carrière de dictateur ?"

 

Le 24 mai, Thomazo et ses parachutistes sautent sur Ajaccio, dont ils prennent le contrôle en quelques heures avec la complicité entre autres du gaulliste Jacques Foccart. Un comité de salut public y est constitué.

 

L'armée accentue sa pression sur une IVe République affaiblie, et l'éphémère gouvernement d'union nationale Pfimlin (centristes et socialistes), constitué en réaction au putsch d'Alger, présente sa démission le 28 mai.

 

Les parachutistes de Massu s'apprêtent à sauter sur Paris. Devant la menace d'un coup d'état, le président Coty demande à de Gaulle de former un gouvernement, le 29 mai.

Fort du soutien de l'armée, il dicte ses conditions : la possibilité de gouverner par ordonnance pour une durée de six mois, et la mise en place de la Ve République, qui sera validée par référendum en septembre. Il devient alors le président de la République le 21 décembre.

 

Voilà comment la force militaire et la manipulation politique donnèrent naissance à notre régime actuel.

 

Dans ses mémoires (Mémoires d'espoir, le renouveau), le général de Gaulle donne une version un peu différente des événements. L'homme d'état y construit sa légende :

"Depuis 1952 jusqu'en 1958, j'allais employer 6 années à écrire mes "Mémoires de guerre" sans intervenir dans les affaires publiques, mais sans douter que l'infirmité du système aboutirait, tôt ou tard, à une grave crise nationale. Celle qui éclata, le 13 mai, à Alger, ne me surprit donc nullement. Cependant, je ne m'étais mêlé d'aucune façon, ni à l'agitation locale, ni au mouvement militaire, ni aux projets politiques qui la provoquaient, et je n'avais aucune liaison avec aucun élément sur place, ni aucun ministre à Paris".

 

Selon le Général, les gaullistes d'Alger, ou le ministre Soustelle, œuvraient à son avènement de leur propre chef et sans l'avoir consulté ! Cet arrangement avec la réalité est compréhensible, toute vérité n'est peut-être pas bonne à dire…

Les révélations de Neuwirth donnent en effet une toute autre lecture de ce qu'on peut appeler un véritable coup d'état, et que François Mitterrand appela un coup d'état permanent.

Sans les gaullistes et Massu, le coup de force d'Alger aurait-il eu l'impact qui fut le sien ?

Les gaullistes n'auraient-ils pas soufflé sur un incendie pour mieux permettre à de Gaulle de l'éteindre ?

Robert Aron(1) ne craint pas de dire que le général de Gaulle était très manœuvrier, "il l'était avec ses adversaires, ceci n'étonne, ni ne gêne personne, mais il l'était peut-être encore plus avec ses partenaires, ses alliés et même ses compagnons".

 

De Gaulle, toujours dans ses mémoires, a cette phrase étonnante qui doit faire réfléchir tous les républicains :

"(…) vais-je saisir l'occasion historique que m'offre la déconfiture des partis pour doter l'Etat d'institutions qui lui rendent, sous une forme appropriée aux temps modernes, la stabilité et la continuité dont il est privé depuis cent soixante-neuf ans ?" Il est donc clair que le général de Gaulle se voit comme celui qui va rétablir le désordre initié (selon lui) par la Révolution Française de 1789.

Le régime de la Ve République semble donc bien, dans l'idée de son concepteur, un retour à l'esprit monarchique. Aron explique bien que de Gaulle a été formé dans un milieu familial qui était fidèle aux idées monarchistes(1).

Ses liens avec le Comte de Paris, ses déclarations favorables à la royauté, confortent cette hypothèse. De nombreux documents suggèrent même que de Gaulle a eu la tentation de ne pas briguer un deuxième septennat pour préparer une restauration monarchique. Selon les notes du Comte de Paris, de Gaulle aurait affirmé "la République n'est pas le régime qui convienne à la France. Si la France doit vivre, alors la monarchie aura son rôle".

 

On est en droit de se demander si la Ve République est vraiment le régime idéal… En comparaison avec la IVe République, il est évident que la nouvelle constitution de 1958 a permis de retrouver la stabilité gouvernementale qui manquait à notre pays. Néanmoins, il faut aussi reconnaître que l'homme de Colombey-les-deux-églises a bien profité d'un désordre que ses affidés ont largement contribué à alimenter.

Mais aujourd'hui, après le quinquennat et les modifications apportées par le président Sarkozy qui renforcent encore le présidentialisme presque monarchique qui caractérise notre fonctionnement institutionnel, et plus de 50 ans après les bouleversements de la décolonisation, n'est-il pas temps de changer de système ?

 

C'est un enjeu majeur de la future élection présidentielle : rétablir une véritable régime républicain, une 6e République citoyenne, qui est proposée par les candidats Arnaud Montebourg, ou Jean-Luc Mélenchon.

 

(1) Robert Aron, Dossiers de la seconde guerre mondiale - Méthodes politiques du général de Gaulle - Plon

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