Les mésaventures d’un historien enrôlé malgré lui dans le camp des défenseurs du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes par la revue du conseil général de Loire-Atlantique. Par Michel Gautier, spécialiste de l'histoire de la poche de Saint-Nazaire.


 

Spécialiste de l’histoire de la poche de Saint-Nazaire, je reçois le 10 janvier dernier ce message de Matthieu Bonamy, journaliste au département de Loire-Atlantique:

«Bonjour monsieur,

Je travaille pour le magazine du Département de Loire-Atlantique. Je cherche la confirmation d'une information qui m'a été donnée, dans le cadre d'un article sur l'histoire des aéroports dans le département: Alain Mustière, ancien président de la CCI, m'a dit qu'il y avait déjà eu une piste à Notre-Dame-des-Landes pour accueillir des avions américains à la fin de la guerre, juste à la frontière de la Poche de Saint-Nazaire. Je n'avais jamais entendu parler de cette piste provisoire. Pouvez-vous me dire si elle a bien existé et comment elle a été utilisée? Je vous remercie.

Cordialement. »

 

Dès le lendemain, je réponds à cette requête, en lui expliquant qu’il a bien existé un petit aérodrome militaire à Notre-Dame-des-Landes en 1944-45, mais pour une seule raison: sa proximité immédiate avec les premières positions de défense allemandes de la poche de Saint-Nazaire.

Voici ma lettre :

« Monsieur,

Je ne dispose pas de beaucoup d’éléments permettant d’alimenter votre article, sinon que je vous confirme qu’il a bien existé pendant toute la poche un petit aérodrome de campagne à Notre-Dame-des-Landes d’où décollaient les coucous d’observation américains qui venaient repérer le dispositif allemand de la poche.

Une piste avait été aménagée sur un champ de 5 ha d’où décollaient les «mouchards» bientôt tellement redoutés des «empochés», sans doute plus même que des soldats allemands. Car, dès qu’on les voyait survoler la zone, on pouvait craindre de se voir bientôt arrosés d’obus.

Les premiers obus tombent sur Guenrouët le 8 septembre 1944 mais ce n’est que le 7 décembre que le clocher sera abattu, comme nombre d’autres clochers et moulins du secteur, tous les points hauts de la zone pouvant servir de postes d’observation aux Allemands. Le clocher de Bouvron tombera le 18 novembre.

25.000 obus vont tomber sur Guenrouët et 30.000 sur Bouvron, y faisant respectivement 2 et 26 victimes civiles. Ces obus sont tirés par des batteries disposées dans les secteurs de Fégrac, Plessé, Le Temple de Bretagne, Saint-Etienne de Montluc, Cordemais... Canons de 76, de 105 et lance roquettes multiples, tous guidés par les Piper Cub américains ayant décollé de Notre-Dame-des-Landes.

Le 27 novembre 1944, l’un de ces «mouchards», un Piper, sera abattu avec ses deux pilotes par les artilleurs allemands devant Fégréac. Un autre Piper sera perdu les jours suivants en se prenant dans les fils électriques alors que son pilote faisait du rase-motte pour impressionner une jeune civile française.

Les civils “empochés” nourrissent beaucoup d’amertume et même de colère contre ces avions et contre ces pilonnages destructeurs et parfaitement inutiles sur le plan militaire. Ces opérations visent plus à entretenir le moral des troupes de siège qu’à réduire les capacités militaires des assiégés qui, eux, savent se protéger et s’enterrer dans leurs bunkers. Mais ce sont les civils qui trinquent et conservent jusqu’à ce jour une rancœur tenace contre les artilleurs américains. On a ainsi retrouvé dans le journal d’une empochée de Guenrouët cette remarque: “Ah! C’est du beau travail ! Et quand ces messieurs viendront dans notre quartier, nous pourrons les féliciter.” Le “mouchard” américain devient sous sa plume “un oiseau de proie qui rôde pour venir admirer son travail de la veille”. D’autres, habitant Guenrouët, écrivent: “C’est nous les Guérinois de la poche, depuis huit mois sous les obus, peut-être destinés aux Boches mais que les Français ont reçus, car des sauvages venus d’Amérique ont décidé la destruction de notre bourg, pourtant bien pacifique, mais qu’ils bombardaient sans raison...” Un autre écrit encore: “Les Boches, on les enquiquine; on les a dans les narines; l’Amérique et l’Angleterre, on les a au derrière”!

Voilà quelques notes d’ambiance qui vous montrent que l’histoire d’un aérodrome à Notre-Dame-des-Landes a déjà marqué l’histoire de la région par de nombreux sacrifices, récriminations, incompréhensions ayant laissé beaucoup d’amertume. Tout cela pour un petit aérodrome de 5 ha il y a presque 70 ans ! Qu’en serait-il dans 70 ans pour un grand aéroport de 2000 ha ?

Cordialement. 

Michel Gautier»

 

Article du magazine Loire-Atlantique de février 2013. Article du magazine Loire-Atlantique de février 2013.
Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir le numéro de février du magazine du conseil général, où mes propos apparaissent dans un article favorable à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, sous le titre: «Aéroport, le transfert s’inscrit dans l’histoire». Ou comment un petit aérodrome de campagne de 5 ha aux limites de la poche de Saint-Nazaire en 1944 peut justifier un aéroport de 2000 ha en 2017… Décidément, le conseil général de Loire-Atlantique ne recule devant aucune facilité pour justifier son projet de «grand aéroport international» à Notre-Dame-des-Landes.

 

Choqué par cette instrumentalisation de mes propos, j’envoie ce dernier message à la rédaction du magazine:

 

«Monsieur,

Vous m’avez contacté le 10 janvier dernier pour me demander un avis concernant la présence éventuelle et la fonction d’un aérodrome à Notre-Dame-des-Landes pendant la dernière guerre.

J’ai trouvé intéressant de donner une information sur l’histoire de ce petit aérodrome pendant la poche de Saint-Nazaire, mais il était pour moi exclu que ma réponse soit utilisée à des fins partisanes. Je vous ai donc répondu de façon circonstanciée, précisant en particulier l’usage controversé de cet aérodrome de surveillance de la poche de Saint-Nazaire, et resituant son rôle dans une certaine complexité historique. En effet, lorsque dans une guerre, les civils sont mêlés aux soldats des deux camps, il ne faut pas s’étonner de voir surgir ensuite des mémoires et des récits divergents.

Je pensais de surcroît que vous seriez en mesure de lire le sous-texte de ma réponse et de faire vous-même le parallèle avec une situation contemporaine qui bien sûr ne s’inscrit pas dans un cadre de guerre mais prend pourtant la forme d’un conflit parfois violent, autour cette fois d’un projet d’aéroport international controversé. Et pour être sûr de me voir bien compris, je m’étais d’ailleurs permis une chute sans équivoque que je vous rappelle ici :

“Voilà quelques notes d’ambiance qui vous montrent que l’histoire d’un aérodrome à Notre-Dame-des-Landes a déjà marqué l’histoire de la région par de nombreux sacrifices, récriminations, incompréhensions ayant laissé beaucoup d’amertume. Tout cela pour un petit aérodrome de 5 ha il y a presque 70 ans ! Qu’en serait-il dans 70 ans pour un grand aéroport de 2000 ha ?”

Depuis cette réponse, hors un simple avis de réception automatique pas même assorti de remerciements, je n’ai reçu aucune information concernant la suite ou l’usage éventuel qui serait fait de mon texte. Je me serais d’ailleurs accommodé d’un refus total de l’utiliser. Or, quelle n’est pas ma surprise de lire ces lignes dans le numéro de février de la revue du Conseil général :

“Le site de Notre-Dame-des-Landes est retenu. Il avait déjà connu une piste pendant la Seconde Guerre mondiale: «Pendant toute la Poche de Saint-Nazaire, un petit aérodrome de campagne avait été installé à Notre-Dame-des-Landes sur un champ de 5 ha. Des coucous d’observation américains y décollaient et venaient repérer le dispositif allemand de la Poche», détaille l’historien Michel Gautier.” 

Vous fallait-il vraiment la caution d’un “historien” pour formuler un avis aussi banal et n’apprenant rien de bien nouveau à la plupart de vos lecteurs? Outre que cet extrait de ma contribution ne rend absolument pas compte de sa teneur générale qui est beaucoup plus complexe et pédagogique, je suis consterné de la voir utilisée à des fins de soutien quasi explicite au projet d’aéroport. En effet, la tournure de ce passage signifie que “puisqu’il y en a déjà eu un, il est logique qu’il y en ait un autre!” D’autant que le premier, bien que petit, était aux mains des Américains et qu’il a joué un rôle très positif pendant la poche de Saint-Nazaire, et que pour faire bonne mesure, c’est l’avis d’un “historien”!

Me voilà donc enrôlé dans un combat que je ne partage pas, à titre personnel, ce qui me semble-t-il avait été suffisamment signalé dans la chute de mon texte. Autrement dit, je suis victime d’une manipulation où l’on utilise mon nom à des fins partisanes. Je me vois donc dans la nécessité de faire connaître publiquement la nature de notre échange et le détournement d’usage que la rédaction de votre magazine en a fait.

Michel Gautier»

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