L’art de la guerre

Après Régis Jauffret, François Bégaudeau, Lydie Salvayre et Stéphane Velut, Olivia Rosenthal revient sur «cette France-là», ses monstres et le devoir de réserve qu'on entend imposer aux écrivains.

Après Régis Jauffret, François Bégaudeau, Lydie Salvayre et Stéphane Velut, Olivia Rosenthal revient sur «cette France-là», ses monstres et le devoir de réserve qu'on entend imposer aux écrivains.

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Nous sommes réservés. Nous sommes des réservistes. Nous sommes en réserve. A l'arrière. Au cas où. Si la situation l'impose. L'exige. Si on ne peut pas faire autrement. D'habitude, nous sommes comme tout le monde. Nous prenons le métro. Nous achetons notre pain. Nous repassons. Nous comptons avant la fin du mois pour ne pas être pris à la gorge. Nous ne sommes pas comme eux. Ils n'achètent pas leur pain. Ils ne repassent pas. Ils ne prennent pas le métro. Ils n'ont pas des fins de mois difficiles. Eux ne sont pas réservés. Ni en réserve. Ni réservistes. Ils sont juste là et ils y restent. Avec aplomb. Avec arrogance. Eux n'ont pas besoin d'être justes. Ils n'ont pas le devoir d'être justes. Ils n'ont pas le devoir de justesse. Ils se réservent juste le droit de dire, à ceux qui sont réservistes et en réserve et réservés, ils se réservent le droit de leur dire qu'ils doivent se taire. Ils disent, taisez-vous. Ils disent, ne prenez pas la parole. Ils disent, ne dites pas ce que vous pensez. Ils disent, vous n'avez pas le droit de le faire. Vous devez rester réservés, tels que vous êtes, tels que nous avons voulu que vous soyez. Mais les réservistes que nous sommes ont beau être réservés et bien élevés, ils y a des moments où ils ne peuvent rester sur la réserve. Il y a des moments, quand l'attaque est imminente, où il faut qu'ils aillent au devant, au combat, sur la scène. Nous allons au combat. Nous allons sur la scène. Nous exposons. Nous publions. Nous ne sommes les représentants de personne. Et comme nous ne représentons personne, nous parlons en notre propre nom. Nous disons ce que nous pensons. C'est que qui fait, parfois, la justesse de nos interventions. Eux ne peuvent pas le faire. En principe, ils n'ont pas le droit. En principe, ils parlent au nom de tous, en principe ils nous représentent. Alors notre liberté les rend fous. Les rend furieux. Les rend jaloux. Ils voudraient être comme nous. Pouvoir parler à tort et à travers, dire n'importe quoi. Et c'est d'ailleurs ce qu'ils font. Ils sortent de leur rôle. Ils sortent de leur réserve, de leur devoir de réserve et de justesse. Ils nous accusent parce qu'ils sont attaqués. Ils retournent contre nous la critique qu'on pourrait formuler à leur encontre. Nous connaissons cette stratégie. Nous sommes des réservistes et nous avons été formés dans l'art de la guerre. Nous connaissons le système. Accuser l'autre de ses propres erreurs, c'est une méthode. Nous le savons. Nous savons qu'ils voudraient parfois appliquer à tous, à tous les citoyens, les obligations qui sont les leur. Ils voudraient appliquer à tous le devoir de réserve. Ils font semblant de ne pas savoir qu'en échange de ce devoir, ils obtiennent des avantages. Des contreparties. Ils acceptent de se taire parce qu'il y a des contreparties. Nous ne voulons pas nous taire. Nous ne voulons pas de contrepartie. Nous achetons notre pain. Nous prenons le métro. A la fin du mois nous comptons pour ne pas être pris à la gorge. Oui. Mais au moins nous pouvons parler. Nous avons ça. Nous sommes tellement contents de l'avoir que nous ne le lâcherions pour rien au monde. Pour aucune contrepartie. Nous parlons en toute liberté. Et comme nous publions ce que nous disons, les journalistes parfois nous écoutent. Ils tendent des micros. Nous parlons dans les micros. Et comme nous parlons dans les micros, cela fait du bruit et de l'écho. Et cela les énerve, l'écho de notre parole. Cela les énerve tellement qu'ils prennent des libertés avec leurs obligations. Leur devoir. Leur justesse.

Ils regrettent presque le temps où ils étaient comme nous. Le temps où ils repassaient. Achetaient leur pain eux-mêmes. Prenaient le métro. Parce que ces obligations de la vie quotidienne allaient de pair avec une grande liberté de parole. La seule chose, c'est qu'ils n'avaient pas de micros et pas d'écho. Et ils désirent si fort les micros, si fort l'écho, qu'ils voudraient les garder pour eux tous seuls. Ils ne supportent pas de les partager. Ils nous envient. Ils nous haïssent. Ils oublient les contreparties dont ils bénéficient. Ils oublient qu'ils ont été achetés. Nous sommes là pour le leur rappeler. Ils voudraient la liberté et aussi le pouvoir. Ils voudraient dire en leur propre nom et aussi représenter les autres. Ils voudraient le beurre et l'argent du beurre. Parce qu'ils ont oublié le temps d'avant. Où ils achetaient leur pain. Repassaient. Prenaient le métro. Ils ont oublié comment c'était de vivre comme tout le monde. A force de contrepartie. A force de réserve. A force d'obligation de réserve Nous sommes là pour le leur rappeler. Et quand on le leur rappelle, ils s'énervent. Ils n'aiment pas ces souvenirs. Ils n'aiment pas avoir été comme tout le monde. Parce que s'ils l'ont été, ils pourraient le redevenir. Ils n'aiment pas penser qu'ils pourraient redevenir des anonymes. Ça les rend fou cette idée. Ça les rend furieux. Ils font tout pour l'éviter. Nous sommes là pour le leur rappeler. Même les monstres sont des hommes. Nous sommes là pour le leur rappeler. Alors ils s'énervent. Ils sortent de leurs gonds. Ils nous traitent de tous les noms et aussi de pauvres cons. Ils ne sont plus du tout réservés. Ils ne se réservent pas. Ils parlent à tort et à travers. Ils accusent. Ils cherchent des expressions, des grands mots, des figures. Mais comme ils ne les connaissent pas, ils se trompent, ils disent n'importe quoi, de toute façon ils ne prennent pas le temps de réfléchir. Ils détestent réfléchir. Cela leur prend trop de temps. Et ils n'ont pas le temps. Même s'ils ne repassent pas, s'ils ne prennent pas le métro, s'ils n'achètent pas eux-mêmes leur pain, ils ont toujours autre chose à faire. Ils bougent. Ils s'agitent. Ils se bercent d'illusions. Ils détestent ceux qui occupent le temps à réfléchir. Ceux qui occupent l'espace à se déplacer et à regarder et à écrire. Ils détestent tous ceux qui occupent leur temps à ça. Autant dire les parasites et les imbéciles. Ils nous détestent. Parce que nous occupons le temps et l'espace qu'ils ont désertés. Et parce que nous mettons des mots sur ce temps et cet espace. Ils détestent ceux qui lisent et ils détestent ceux qui écrivent. Ils les appellent des passéistes, précisément parce qu'ils leur rappellent leur passé. Le temps où ils étaient comme nous et comme tous le monde. Où ils pouvaient parler en leur propre nom. Où ils achetaient du pain. Où ils prenaient le métro. Ils nous méprisent. Et nous savons que le mépris est une faiblesse. Nous savons, c'est l'art de la guerre, que la faiblesse les rend méchants. Les rend stupides. Les rend vindicatifs. Nous savons que plus les gens sont faibles plus ils deviennent dangereux. Parce qu'ils ont peur. Ils ont peur de perdre leur place. De devoir à nouveau acheter le pain. Repasser. Prendre le métro. Ils ont peur de devoir à nouveau se fondre dans la masse. Ils ont peur de redevenir des réservistes. A l'arrière. En seconde ligne. Et au cas où. Redevenir comme nous, des moins que rien. Des contemplatifs. Des vigilants. Des imbéciles. Redevenir comme nous, des citoyens.

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Olivia Rosenthal est écrivain et universitaire. Elle a publié notamment Puisque nous sommes vivants (Verticales), On n’est pas là pour disparaître (Verticales) et Viande Froide : Reportage (104 éditions)

A propos de Viande froide, elle a donné un entretien à Mediapart, lisible ici.

Ce texte fait partie de l'édition participative «Nous sommes tous en réserve de la République» . Consultable ici. En voici la présentation :

Il y a quelques semaines Marie NDiaye se faisait rappeler à l'ordre par le député Eric Raoult qui, dans une question écrite, attirait l'attention du ministre de la Culture « sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt » et pointait un entretien aux Inrockuptibles dans lequel l'écrivaine confiait qu'elle trouvait « cette France-là monstrueuse », « Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, (je les trouve) monstrueux ».

 

Puisque s'agissant de littérature, il convient de toujours revenir à la lettre, et que « les monstres » les écrivains en font d'ordinaire leur affaire, j'ai proposé à certains d'imaginer un texte en écho à cette polémique. Non pas un commentaire supplémentaire mais une proposition littéraire sur « cette France-là » et ces « gens monstrueux ».

 

Nous sommes tous en réserve (de la République) est une édition participative de Mediapart dans laquelle seront progressivement publié ces textes, quels que soient leurs formats et leur nature. SB

Déjà publié :

Payez ! par Régis Jauffret

Toutes proportions gardées par François Bégaudeau

Petites Monstruosités ordinaires par Lydie Salvayre

Asphyxie par Stéphane Velut

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