Billet de blog 6 janv. 2010

De petits criminels pâles

Après Régis Jauffret, François Bégaudeau, Lydie Salvayre, Stéphane Velut et Olivia Rosenthal, Stéphane Audeguy revient sur «cette France-là», ses monstres et le devoir de réserve qu'on entend imposer aux écrivains.

Stéphane Audeguy
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Après Régis Jauffret, François Bégaudeau, Lydie Salvayre, Stéphane Velut et Olivia Rosenthal, Stéphane Audeguy revient sur «cette France-là», ses monstres et le devoir de réserve qu'on entend imposer aux écrivains.

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Cher Sylvain Bourmeau,

Quand j'ai reçu ton message me demandant si je souhaitais m'exprimer dans le contexte de la polémique sur les propos de Marie NDiaye, et du pseudo-débat sur l'identité nationale, je t'ai dit que je me trouvais à Bucarest, pour la sortie de la traduction roumaine de mon dernier roman, qui se passe au Kenya, et que je te répondrais à mon retour à Rome, où je réside actuellement. A mes yeux, cette réponse-là pourrait suffire. Mais je m'explique.

La question de l'identité française (je récuse l'appellation d'identité nationale) est déterminée par un ensemble de faits historiques, économiques, sociaux dont la puissance dépasse largement, et rend caduques, les gesticulations rhétoriques de ceux qui prétendent la définir. Je prends ici mon cas personnel, précisément parce qu'il est d'une banalité exemplaire : la première langue parlée par ma mère était le polonais ; deux de mes grands-parents sont nés hors de France. Si j'habite Rome actuellement, ce n'est pas pour poser à l'exilé : je suis ici pensionnaire de l'Académie de France (à la Villa Médicis, comme jadis Marie NDiaye, je crois), après avoir travaillé 15 ans dans l'Education Nationale ; c'est avec une bourse de Cultures-France que je suis allé au Kenya écrire un roman ; j'ai également bénéficié d'une bourse du Centre National du Livre, comme tant d'autres ; mes livres sont traduits dans de nombreuses langues grâce à des aides de l'Etat français, je suis fréquemment invité pour les présenter par les ambassades de France,par les Alliances Françaises. Bref, je suis tout ce qu'il y a de français. Et en même temps il se trouve que l'action de mes romans se passe à l'étranger ; ou bien si elle se déroule en France, ce n'est certes pas parce que la francité m'intéresse en tant que telle ; celui que je suis en train d'écrire, d'ailleurs, se passe à Rome, et dans le temps out of joint qui est le nôtre, mais il ne comporte pas un seul personnage français, je m'en avise maintenant. C'est dire que je ne vis pas l'identité française sur le mode du déchirement, pas plus que le chauffeur de taxi franco-algérien (comme il disait) qui m'emmenait vers l'aéroport de Lyon, avant-hier. Dans la mesure où j'essaie de capturer, en écrivant, quelque chose de ce monde où je vis, il me semble que mes fictions reflètent cette évidence : le mondial et le français coexistent en nous, et la question de l'identité nationale, dans les termes que nous proposent le gouvernement français actuel, ne porte rien de vivant. Beaucoup de Français, sans doute, rêvent d'une identité nationale imperméable au mondial : la France d'Astérix, d'Amélie Poulain, de Bienvenue chez les Ch'tis. C'est une nostalgie. Je veux dire : le regret de quelque chose qui n'a jamais existé. Aucune importance.

Pour autant, il a bien existé, à certains égards (de la Révolution Française à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, disons), une identité française nationale, qui offrait l'illusion de l'unité nationale à ceux qui avaient intérêt à y croire. Mais la mondialisation marchande et technicienne est en train de la faire disparaître, elle qui dévore tout, qui décode tout ; pareillement l'identité américaine, l'algérienne, la kenyane, l'émirati, la chinoise. Ce n'est pas le triomphe d'une nouvelle culture, c'est le triomphe d'une acculturation généralisée . Que dans cinquante ans, que dans cent ans, on voie émerger de nouvelles cultures, d'autres civilisations, c'est possible, mais il est bien difficile de savoir comment, et à quoi elles ressembleront. A mon sens, c'est d'ailleurs peu probable (mais c'est un autre débat). Dans un tel contexte, on peut effectivement penser que les démagogues de la ploutocratie française qui nous proposent un débat sur l'identité nationale sont monstrueux ; mais cela me semble leur faire encore beaucoup trop d'honneur. Y croient-ils eux-mêmes, alors qu'il sont aussi les plus ardents promoteurs du système marchand qui la menace ? Feignent-ils seulement de se cramponner à l'identité nationale, pour des raisons électoralistes, tout en étant des agents de la destruction de cette identité française (liquidation de l'appareil industriel, de l'éducation, de la culture, etc.) ? J'ai bien peur que ce ne soient même pas des monstres, mais de simples symptômes du temps où nous sommes : de petits criminels pâles.

Nous autres, citoyens français, nous sommes tous des chimères : vivants, hétéroclites (je ne dis pas : multiculturels). Et quant à moi, si je cherche ce qui me rattache à l'identité française, je me tourne naturellement vers ce qui, en elle, m'a permis de devenir autre chose que ce que ma famille, ma classe sociale, ma génération, me déterminait à être, tout ce qui m'a permis de me déprogrammer : la culture, l'éducation, l'art. En somme la culture française ne m'a intéressé, et ne m'intéresse encore, qu'en tant qu'elle dépasse ses propres limites, qu'elle tend vers tout ce qui permet d'échapper à des identités mortifères (sexuelle, nationale, religieuse, etc.) ; et je crains que de ce point de vue-là, ce pays réactionnaire qui se trouve par hasard être le mien, ne devienne de moins en moins intéressant. Mais nous verrons.

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Stéphane Audeguy est écrivain. Il est notamment l'auteur de La Théorie des Nuages, Nous autres et plus récemment L'Enfant du carnaval (tous aux éditions Gallimard).

Ce texte fait partie de l'édition participative «Nous sommes tous en réserve de la République» . Consultable ici. En voici la présentation :

Il y a quelques semaines Marie NDiaye se faisait rappeler à l'ordre par le député Eric Raoult qui, dans une question écrite, attirait l'attention du ministre de la Culture « sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt » et pointait un entretien aux Inrockuptibles dans lequel l'écrivaine confiait qu'elle trouvait « cette France-là monstrueuse », « Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, (je les trouve) monstrueux ».

Puisque s'agissant de littérature, il convient de toujours revenir à la lettre, et que « les monstres » les écrivains en font d'ordinaire leur affaire, j'ai proposé à certains d'imaginer un texte en écho à cette polémique. Non pas un commentaire supplémentaire mais une proposition littéraire sur « cette France-là » et ces « gens monstrueux ».

Nous sommes tous en réserve (de la République) est une édition participative de Mediapart dans laquelle seront progressivement publié ces textes, quels que soient leurs formats et leur nature. SB

Déjà publié :

Payez ! par Régis Jauffret

Toutes proportions gardées par François Bégaudeau

Petites Monstruosités ordinaires par Lydie Salvayre

Asphyxie par Stéphane Velut

L'art de la guerre par Olivia Rosenthal

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