Billet de blog 15 janv. 2010

Tuez le bien commun, et saluez le monstre auquel vous avez donné naissance

Après Amigorena, Bégaudeau, Jauffret, Salvayre, Velut, Rosenthal et Audeguy, Frédérique Clémençon revient sur «cette France-là», ses monstres et le devoir de réserve qu'on entend imposer aux écrivains.

Frédérique Clémençon
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Après Amigorena, Bégaudeau, Jauffret, Salvayre, Velut, Rosenthal et Audeguy, Frédérique Clémençon revient sur «cette France-là», ses monstres et le devoir de réserve qu'on entend imposer aux écrivains.

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La requête d'Eric Raoult est aussi sotte que choquante, le silence de Frédéric Mitterrand indigne, l'emballement d'Alain Finkielkraut désolant. Point n'est besoin de revenir sur ce qui s'est passé, ou alors sous un angle élargi.

La tentation est grande, dans cette affaire comme dans beaucoup d'autres, de ruer dans les brancards de l'abominable sarkozysme, ce qu'il m'arrive de faire plus souvent qu'à mon tour, tant sont longues, et lourdes, les perches tendues, depuis que, à l'austérité d'un monastère longtemps évoqué, notre délicat président préféra, après les agapes du Fouquet's, le luxe voluptueux d'un yacht ami : tout un symbole.

Mais ce quelque chose qui monte, d'inquiétant, de monstrueux, qui a permis l'avènement d'un Besson, d'un Hortefeux ou d'un Raoult, lesquels cependant ne sauraient être confondus, n'est pas né avec l'élection de Nicolas Sarkozy. A trop s'acharner sur ces caricatures, on ne voit plus la forêt, notre monde, abîmé, meurtri, et, si je songe souvent à l'actuelle présidence, aux valses de nos ministres, avec rage et indignation, je n'oublie pas non plus que nous payons - et à quel prix - les conséquences de ce qu'il faut bien appeler une politique de droite, une droite caricaturale, dure aux faibles, douce aux forts, et cela depuis ... depuis longtemps.

Qu'on ne compte pas sur moi pour vomir sur cette France moisie, pour y aller de l'habituel et complaisant couplet sur ces abrutis de Français, ces veaux, ces ânes, ces crétins racistes : ces remarques de hauteur et de mépris me gênent ; je n'aime pas cette manière confortable de camper sur ces terres de belles âmes, du bien, du juste, que sais-je encore ; je n'aime pas cette manière dangereuse, arrogante et cassante, en même temps que naïve, qui laisse entendre que l'herbe serait plus verte ailleurs. Voire.

Mais peu importe.

Être de gauche, pour moi, signifie trois choses que je crois simples : partager les richesses ; conjurer le hasard malheureux d'une naissance qui vous condamne à perpétuer l'infortune, à demeurer un citoyen de seconde zone, un homme secondaire, par des politiques publiques dignes de ce nom ; refuser de croire, de manière dogmatique, aux conséquences nécessairement heureuses du mérite personnel (si c'était aussi simple...), à l'image de l'emblématique parce que je le vaux bien - slogan publicitaire insupportable (et pour lequel défilent de belles âmes par ailleurs promptes à s'indigner de la politique migratoire d'un Besson, mais passons).

Or c'est bien sur ces trois piliers qu'on s'acharne depuis ... depuis longtemps.

Comment dire ? Les suicides chez France Telecom et Renault (une mode...), la précarisation du travail, les méthodes de management, l'explosion du nombre des travailleurs pauvres, le démantèlement du service public, les privilèges croissants de riches toujours plus riches, la multiplication de pathologies liées à la dégradation des conditions de travail, l'exclusion des jeunes du marché de l'emploi, la suppression de milliers de postes aux concours de la fonction publique dans des domaines aussi essentiels que l'éducation ou la santé, la stigmatisation des chômeurs et des étrangers perçus - construits - comme autant de dangereux parasites et de menaces, toutes choses dont Nicolas Sarkozy et ses sbires ne sauraient être tenus pour seuls responsables (mais ils ont pris, sans conteste, dans la joie et la bonne humeur, le train en marche, et sont passés depuis à la vitesse - très - supérieure), participent d'une même logique, à l'œuvre depuis longtemps, qui vise à sacrifier le bien commun, ce précieux bien commun censé servir les hommes et que les hommes ont un temps su servir, sur l'autel du profit et de la saine concurrence, nous dit-on. Belles évidences partout serinées quand tout concourt à asservir les hommes : le monde à l'envers. Quoi d'autre ?

Tuez le bien commun, et saluez le monstre auquel vous avez donné naissance, repu d'aigreur et de rancune.

Ce qui rend donc inacceptables, à mes yeux, les convulsions de l'actuel gouvernement autour de ce qui est devenu l'affaire Marie NDiaye/Eric Raoult (mais il en est beaucoup d'autres, hélas), en quoi je ne peux que souscrire aux propos de Marie NDiaye, c'est qu'ils sont la manifestation d'un monde - le nôtre - à ce point déliquescent, morcelé, fragilisé, et ceci volontairement, que les pires âneries, les pires provocations, les pires flatteries, les pires démagogies, les pires grossièretés, y sont devenues possibles, les unes chassant les autres à la vitesse de l'éclair.

Certaines de ces grossièretés, même, y sont approuvées par certain ministre mal nommé de la Culture, par exemple : c'est que nous sommes entre amis, entre amis estimables, n'est-ce pas. Alors chut.

Chez nous, on ne gouverne plus, on vaque entre amis, on se repasse les ministères comme on se repasse les plats, on se sert : « Encore un peu de ce merveilleux Pouilly ? ».

Ainsi voit-on, autre exemple, fleurir les propos les plus grotesques, les mensonges les plus grotesquement provocants, devrait-on dire, l'un des plus récents étant cette déclaration émouvante de notre président venu défendre, des trémolos dans la voix, l'école républicaine, les vertus du mérite et la mort des privilèges de naissance, tandis que, au même moment, son fils s'apprêtait à prendre les rennes de l'EPAD ... avant de se prendre les pieds dans le tapis de la précipitation (et de l'émotion populaire, cette idiote - pas toujours).

Tant de cynisme laisse pantois. Là encore, comment ne pas donner raison à Marie NDiaye ? Convoquer Marc Bloch, Guy Môquet ou Albert Camus ne permet pas si facilement de passer pour un esprit fin et soucieux - nous y revoilà - du bien commun, car Bloch, Môquet et Camus en avaient, assurément, une idée ... différente.

Mais qui est dupe ?

Autre récente tartufferie, sous l'impulsion semble-t-il, de Jean-Claude Delgenes, directeur du cabinet d'expertise Technologia, un peu triste depuis (écrivant cela, je me dis que nous vivons, tout de même, une époque formidable) : le désir de l'ancien ministre de l'Éducation nationale, Xavier Darcos, en charge depuis peu du Ministère du Travail, son plat de résistance à moins qu'il n'agisse déjà du dessert, de récompenser, donc, le 7 décembre, l'auteur du meilleur roman d'entreprise (si possible, un chouette roman qui ne dirait que des trucs chouettes). On ne sait plus, dans ce fatras, où est la bêtise, l'opportunisme, la vile flatterie, l'improvisation. Que le monsieur soit agrégé de lettres classiques ajoute un peu au piquant de l'affaire.

Où est, dans tout ceci, la monstruosité, si l'on s'en tient à l'une des définitions de ce mot : « ce qui choque la raison, la morale, le goût » ? à moins qu'on ne préfère celle-ci : « anomalie » ? ou bien encore celle-là : « acte, comportement ou fait qui suscite l'indignation, la réprobation » ?

Trois notes, pour finir.

1. Je suis fonctionnaire, soucieuse du bien commun, et nullement tenue au devoir de réserve, lequel, pour les fonctionnaires appartenant à la fonction publique civile, n'existe pas dans le droit administratif de ce pays (loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires).

2. Ce gouvernement n'est pas le mien, qui abaisse et fragilise en même temps qu'il nourrit de noires passions. On ne trahit pas impunément les plus fragiles. Qu'on me pardonne d'avoir d'autres aspirations.

3. Mon soutien envers Marie NDiaye est sans réserve.

Frédérique Clémençon

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Frédérique Clémençon est l'auteur de deux romans pars aux éditions de Minuit, Une Saleté et Colonie, et d'un troisième paru début 2009 aux éditions de l'Olivier, Traques, dont Christine Marcandier a rendu compte dans le Bookclub de Mediapart (lire ici)

Ce texte fait partie de l'édition participative «Nous sommes tous en réserve de la République» . Consultable ici. En voici la présentation :

Il y a quelques semaines Marie NDiaye se faisait rappeler à l'ordre par le député Eric Raoult qui, dans une question écrite, attirait l'attention du ministre de la Culture « sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt » et pointait un entretien aux Inrockuptibles dans lequel l'écrivaine confiait qu'elle trouvait « cette France-là monstrueuse », « Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, (je les trouve) monstrueux ».

Puisque s'agissant de littérature, il convient de toujours revenir à la lettre, et que « les monstres » les écrivains en font d'ordinaire leur affaire, j'ai proposé à certains d'imaginer un texte en écho à cette polémique. Non pas un commentaire supplémentaire mais une proposition littéraire sur « cette France-là » et ces « gens monstrueux ».

Nous sommes tous en réserve (de la République) est une édition participative de Mediapart dans laquelle seront progressivement publié ces textes, quels que soient leurs formats et leur nature. SB

Déjà publié :

Payez ! par Régis Jauffret

Toutes proportions gardées par François Bégaudeau

Petites Monstruosités ordinaires par Lydie Salvayre

Asphyxie par Stéphane Velut

L'art de la guerre par Olivia Rosenthal

De petits criminels pâles par Stéphane Audeguy

Ce que montrent les monstres par Santiago H. Amigorena

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