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La notion même d'identité française me dégoûte. Cette façon de vouloir faire entrer les gens dans un vieux caleçon. Je ne suis qu'un lâche parmi les lâches, incapables de mourir au Chemin des Dames. Quand on se dit fier d'être français, on accepte de mourir pour la France. On est prêt à crever ventre ouvert pour sauver un mètre de clairière, une chaumière abandonnée, un centimètre de frontière.

La notion même d'identité française me dégoûte. Cette façon de vouloir faire entrer les gens dans un vieux caleçon. Je ne suis qu'un lâche parmi les lâches, incapables de mourir au Chemin des Dames. Quand on se dit fier d'être français, on accepte de mourir pour la France. On est prêt à crever ventre ouvert pour sauver un mètre de clairière, une chaumière abandonnée, un centimètre de frontière. On se donne, on s'offre, on se sacrifie pour sauver le sol. La notion même d'être humain n'a rien à faire dans cette histoire. On envoie ses gamins à l'assaut, que les déflagrations les éclatent pourvu que le territoire s'accroisse, ne rétrécisse pas tout au moins dans le bain de sang comme un vêtement dans de l'eau trop chaude. On n'enverra pas nos enfants, on achètera plutôt des sans-papiers pour aller mourir à leur place. On ne donne même pas notre sang aux hôpitaux, et notre argent, c'est en pleurnichant qu'on le donne au fisc. On est d'accord pour aimer la France, à condition qu'elle ne nous coûte rien. Pas de sang, pas un kopeck.

 

La guerre de 1940 a tué définitivement la notion même de patrie. Ceux qui ont cru en toute bonne foi à cette époque mourir pour elle, sont en réalité morts pour sauver des valeurs. Les vainqueurs ont écrasé le nazisme, et c'est pour cette raison qu'on les honore. Dès lors, les guerres territoriales sont devenues louches et honteuses. On peut se battre pour du pétrole, c'est encore considéré comme digne. Mais on ne déclare plus de guerre au nom d'un lopin de terre, sans faire de ce lopin le back-garden des Droits de l'Homme. La patrie est périmée, et ce n'est pas moi qui m'en plaindrai.

 

L'identité française ? Et pourquoi pas, demander à la population de dire qu'elle aime la France ? On aime toujours aimer, surtout quand on ne vous demande rien en retour. C'est agréable d'aimer, quand c'est gratuit. Aimer pour se pavaner dans sa peau blanche comme dans un costume colonial. Mais, à nous, les français blancs comme la cocaïne, on ne nous demandera jamais rien. On ne nous demandera jamais d'aimer la France ou de nous en retourner dans notre pays. Autant nous dire de retourner dans la cuisse de Jupiter dont nous sommes sortis vaillamment en cohorte par l'entremise du vagin de nos mères blanches comme le sperme de nos pères blancs comme la neige où chaque année nous nous cassons bravement la gueule à ski.

 

Si vous êtes bronzé sans être passé sous les fourches caudines du Club Med, à la moindre incartade, on vous demandera pour le coup des nouvelles de votre patrie. On vous fera sentir que vous n'êtes après tout que des pièces rapportées, des enfants d'orphelins recueillis par charité dans les années soixante-dix pour servir de lumpenprolétariat aux promoteurs et aux industriels blancs comme leurs ossements dont ils sont si fiers aujourd'hui dans leurs sépulcres blanchis. On vous fera sentir qu'à l'occasion, chez nous, on aime la France pour pouvoir vous dire de foutre le camp. Ici on aime le sang, le nôtre, et que surtout les gamins adoptés ne réclament pas leur part d'héritage. Qu'ils ne crient pas dans le jardin, qu'ils se tiennent à carreau à l'école, et qu'ils ne cassent pas les joujoux des enfants légitimes aux dents blanches comme celles des loups.

 

L'identité française ? La France attaquée de l'intérieur par son déficit abyssal est éventuellement menacée de banqueroute, mais aucun boche à nos frontières. Que ceux qui aiment la France, et font de cette identité une cause nationale, acceptent de la renflouer en abandonnant une part de leur salaire, en amputant leur patrimoine, en acceptant de mener désormais la vie frugale des guerriers. Par les temps qui courent, ça ne coûte pas si cher d'aimer la France, d'autres pour elle ont donné leurs jambes, leurs yeux, leurs bras, leur vie, leurs mômes. Vous pouvez bien donner votre fric.

Régis Jauffret

 

Régis Jauffret est écrivain. Il est notamment l'auteur de Microfictions et de Lacrimosa.

Mediapart avait consacré un article à Lacrimosa lors de sa sortie, avec un entretien vidéo. Lire ici.

 

Ce texte fait partie de l'édition participative «Nous sommes tous en réserve de la République» . Consultable ici. En voici la présentation :

Il y a quelques semaines Marie NDiaye se faisait rappeler à l'ordre par le député Eric Raoult qui, dans une question écrite, attirait l'attention du ministre de la Culture « sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt » et pointait un entretien aux Inrockuptibles dans lequel l'écrivaine confiait qu'elle trouvait « cette France-là monstrueuse », « Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, (je les trouve) monstrueux ».

 

Puisque s'agissant de littérature, il convient de toujours revenir à la lettre, et que « les monstres » les écrivains en font d'ordinaire leur affaire, j'ai proposé à certains d'imaginer un texte en écho à cette polémique. Non pas un commentaire supplémentaire mais une proposition littéraire sur « cette France-là » et ces « gens monstrueux ».

 

Nous sommes tous en réserve (de la République) est une édition participative de Mediapart dans laquelle seront progressivement publié ces textes, quels que soient leurs formats et leur nature.

 

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