Nocturama

Après Pagès, Amigorena, Bégaudeau, Jauffret, Salvayre, Velut, Rosenthal, Audeguy et Frédérique Clémençon, Thierry Hesse revient sur «cette France-là», ses monstres et le devoir de réserve qu'on entend imposer aux écrivains.

Après Pagès, Amigorena, Bégaudeau, Jauffret, Salvayre, Velut, Rosenthal, Audeguy et Frédérique Clémençon, Thierry Hesse revient sur «cette France-là», ses monstres et le devoir de réserve qu'on entend imposer aux écrivains.

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Huit ans exactement ont passé depuis que Sebald s'est tué sur une route de Norwich dans un accident de voiture. Je songeais ces jours-ci à sa disparition, quand me sont revenues les images du début d'Austerlitz, son tout dernier roman. En ouvrant le livre, on ne peut manquer d'être saisi par les quatre paires d'yeux qui, sur une double page, vous regardent sans ciller. Comme Sebald nous a quittés peu après que l'ouvrage soit paru, je suis tenté de voir dans ces quatre regards un signe, une prédiction. Sebald devait certes ignorer son destin, mais je reste frappé qu'il ait choisi ces quatre illustrations pour les premières pages d'Austerlitz. À qui donc appartiennent ces yeux ?

À gauche, il s'agit de regards d'animaux, des animaux nocturnes, inquiets ou aux aguets - probablement est-ce un maki et un grand-duc. À droite, ce sont des regards d'hommes. J'ai plusieurs fois pensé que le premier pouvait être Wittgenstein, mais je n'en jurerais pas. Ses yeux sont également inquiets. J'y vois aussi de la sagacité et de l'orgueil (dans le bon sens du terme). Pour le personnage au-dessous, je n'ai pas d'hypothèse. Néanmoins ces deux hommes, j'en suis sûr, sont des hommes de savoir et de discernement. Je dirais : un artiste et un philosophe.

Ces quatre paires d'yeux, contenues dans quatre rectangles en noir et blanc, illustrent l'étrange récit qui entame Austerlitz. Le narrateur, alter ego de l'écrivain, évoque un séjour dans la ville d'Anvers, en Belgique, durant les années 1960. Au cours de ce séjour, il fut en proie à un bizarre sentiment de malaise. Ce malaise, dit-il, le poussa, une fin d'après-midi, à pénétrer dans le Nocturama municipal, petite enclave du jardin zoologique, que l'on réserve aux animaux nocturnes. Après nous avoir sommairement décrit le lieu et quelques-uns de ses occupants - de ses captifs, dirais-je -, le narrateur nous confie qu'au fil des ans son souvenir du Nocturama d'Anvers s'est peu à peu confondu avec celui de la salle des pas perdus de la gare centrale, où il pénétra aussi ce jour-là. Cette confusion de souvenirs ne s'explique pas seulement, poursuit le narrateur, par le fait que le bâtiment de la gare est voisin du jardin zoologique, mais surtout parce que sa salle des pas perdus, en raison même du jour qui déclinait, de l'aspect crépusculaire du lieu et de la petitesse des voyageurs et des badauds présents - petitesse relative aux dimensions monumentales de l'édifice -, lui apparut « comme un second Nocturama ». D'autant, ajoute-t-il, que l'idée l'a effleuré, en observant ces hommes errant sous l'immense coupole de la gare, que ceux-ci portaient sur le visage « la même expression d'accablement que les bêtes du zoo ».

Tandis que je songeais à Sebald et à ses pérégrinations mélancoliques et sombres dans l'Europe du XXe siècle, j'ai découvert une curieuse coïncidence. À peu près à la même époque que lui, un médecin et philosophe français, Georges Canguilhem, se rendit lui aussi en Belgique. Canguilhem enseignait à ce moment-là à la Sorbonne, il représentait une autorité intellectuelle dans le domaine de l'histoire de la biologie, et l'Institut des hautes études de Bruxelles l'avait invité pour une conférence. Précisément, c'est le 9 février 1962, dans une des salles de l'Institut bruxellois, devant des dizaines, voire des centaines de paires d'yeux, que le philosophe français fit une communication remarquée, intitulée : « La monstruosité et le monstrueux ». Sebald n'en fait aucune mention dans Austerlitz, mais le texte de la conférence, publié en France à la fin des années 1980, est connu.

À Bruxelles, donc, Georges Canguilhem, face à un public distingué, composé de savants, de philosophes, de nombreux professeurs et étudiants, commence par affirmer qu'il « faut réserver aux seuls êtres vivants la qualification de monstres ». Il n'existe pas, dit-il, de monstre minéral, pas davantage de monstre mécanique. Seule la nature vivante est capable de produire des anomalies, des êtres extraordinaires, des individus hors normes, tels un mouton à cinq pattes ou un poulet cyclope. Cela dit, continue Canguilhem, le vivant, contrairement à une idée reçue, est pauvre en monstres, car les organismes ne peuvent se transformer en monstruosités que dans les tout premiers moments de leur développement, c'est-à-dire dans un intervalle de temps limité. En revanche, le monstrueux, souligne-t-il, ne possède aucune limite.

« Qu'est-ce que le monstrueux ? » s'interrogent plusieurs personnes dans l'assistance. À une centaine de kilomètres environ de Bruxelles et de la salle feutrée de l'Institut des hautes études où Canguilhem donne sa conférence, se trouve la ville de Bois-le-Duc, dans le Brabant. Cinq siècles plus tôt, Hieronymus Bosch y naquit, et les créatures effrayantes et difformes qui peuplent ses tableaux, en particulier Le Jardin des Délices avec sa vision saisissante de l'Enfer, fournissent un bon exemple au philosophe. On y découvre en effet des formes humaines et animales que la vie ne saurait produire, des combinaisons insolites d'organes, des hybrides impossibles, êtres mi-dindon mi-dragon, mi-homme mi-hibou, avec des jambes en pots de terre, des bustes en coquille d'œuf. C'est la culture, explique Canguilhem, qui engendre, tout particulièrement en peinture et en poésie, le monstrueux. Et l'art, dit-il, est riche de ces mondes fantastiques, où règne et prolifère une imagination débridée. La science, qui peut, à partir du XIXe siècle, expliquer la monstruosité biologique, ne reconnaît pas le monstrueux, ajoute-t-il, qu'elle relègue au domaine de la divagation mentale. Ainsi, pour Paul Valéry, « le complément nécessaire d'un monstre c'est un cerveau d'enfant ». Autrement dit, le monstrueux est une irréalité grotesque, sans consistance pour un esprit qui raisonne et n'ignore pas que la nature vivante est ordonnée. Des anomalies peuvent certes s'y produire, mais la science les justifie : un mouton à cinq pattes est moins une exception qu'une réaffirmation de la règle selon laquelle les moutons naissent pourvus de quatre pattes. Il n'y a finalement rien de monstrueux dans la nature, rien de monstrueux dans les monstruosités biologiques ; le monstrueux, c'est l'homme. Mais pourquoi donc le cantonner à l'art, à la peinture, à la poésie ?

Je me souviens qu'à Bruxelles, non loin de l'Institut des hautes études, tout un quartier est dominé, même écrasé par le Palais de Justice. Ce bâtiment gigantesque, aux innombrables pièces, escaliers et couloirs, composé de soixante mille mètres cubes de pierre de taille, fut inauguré en 1883 et représente, dit-on, l'une des constructions les plus monumentales de la planète. Il est l'œuvre de l'architecte Joseph Poelaert, protégé du roi Léopold 1er qui entendait sûrement, avec un édifice pareil, imprimer dans l'esprit de ses sujets la crainte et le respect de la loi. Longtemps les hommes qui passèrent à proximité du Palais de Justice de Bruxelles ont dû ressentir, à l'instar des voyageurs déambulant sous l'immense coupole de la gare d'Anvers, un accablement proche de celui éprouvé par les bêtes du zoo, non seulement enfermées dans des cages, privées de liberté, mais effrayées, suppose Sebald, par l'éclairage artificiel qu'on leur impose quotidiennement, une fois la nuit tombée, et ceci, explique-t-il, afin de « simuler le lever du jour sur leur univers miniature ».

Le monstrueux, affirmait Canghilhem en 1962 à Bruxelles, c'est l'invention délirante, le rêve scabreux, l'expérimentation diabolique. Alors, pensant au Palais de Justice de cette ville, je pense aussi à ce que produit un gouvernement qui, sous la lumière artificielle d'un débat sur l' « identité nationale », nous plonge, à force de déclarations abjectes, de contrôles répétés au faciès, de gardes à vue abusives, de rafles de sans-papiers, d'enfermements d'enfants dans des centres de rétention, d'expulsions d'étrangers dans des pays en guerre, nous plonge, dis-je, dans un intolérable Nocturama.

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Thierry Hesse est l'auteur de deux romans parus aux éditions Champ Vallon, Le Cimetière américain et Jura, et d'un troisième paru en août 2009 aux éditions de l'Olivier, Démon, à propos duquel il avait donné un entretien à Mediapart (lire ici)

Ce texte fait partie de l'édition participative «Nous sommes tous en réserve de la République» . Consultable ici. En voici la présentation :

Il y a quelques semaines Marie NDiaye se faisait rappeler à l'ordre par le député Eric Raoult qui, dans une question écrite, attirait l'attention du ministre de la Culture « sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt » et pointait un entretien aux Inrockuptibles dans lequel l'écrivaine confiait qu'elle trouvait « cette France-là monstrueuse », « Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, (je les trouve) monstrueux ».

 

Puisque s'agissant de littérature, il convient de toujours revenir à la lettre, et que « les monstres » les écrivains en font d'ordinaire leur affaire, j'ai proposé à certains d'imaginer un texte en écho à cette polémique. Non pas un commentaire supplémentaire mais une proposition littéraire sur « cette France-là » et ces « gens monstrueux ».

 

Nous sommes tous en réserve (de la République) est une édition participative de Mediapart dans laquelle seront progressivement publié ces textes, quels que soient leurs formats et leur nature. SB

Déjà publié :

Payez ! par Régis Jauffret

Toutes proportions gardées par François Bégaudeau

Petites Monstruosités ordinaires par Lydie Salvayre

Asphyxie par Stéphane Velut

L'art de la guerre par Olivia Rosenthal

De petits criminels pâles par Stéphane Audeguy

Ce que montrent les monstres par Santiago H. Amigorena

Monstruismes par Yves Pagès

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