Toutes proportions gardées

Monstrueuse. La France de Sarkozy est monstrueuse. Réflexe sain : se priver de gloser à outrance le mot, ne pas lui faire dire plus que Marie NDiaye n'a voulu en dire dans le flux d'une interview. Le recevoir dans son approximation. « Monstrueuse » est venue comme ça

Monstrueuse. La France de Sarkozy est monstrueuse. Réflexe sain : se priver de gloser à outrance le mot, ne pas lui faire dire plus que Marie NDiaye n'a voulu en dire dans le flux d'une interview. Le recevoir dans son approximation. « Monstrueuse » est venue comme ça, dans son sens générique qui le rend interchangeable avec d'autres unités du lexique péjoratif, de même que, symétriquement, « extraordinaire » qualifie rarement un phénomène qui sort de l'ordinaire et se laisse aisément remplacer par un « fabuleux » déconnecté de la notion de fable.

 

Bref, la lauréate du Goncourt 2009 aurait très bien pu dire : dégueulasse. La France de Sarkozy est dégueulasse. Elle aurait eu globalement raison, et c'est à ce titre que je n'ai pas chipoté au moment de signer la pétition de soutien lancée par Véronique Ovaldé. La nuance meurt souvent sur l'autel de l'activisme. On assume.

 

Tout juste aurait-on rêvé d'une flèche mieux ciblée. Et qu'on précise le propos. L'ensemble du réel français de 2009 n'est pas ordonnée à une politique, fût-elle aussi volontariste et agressive que celle de Sarkozy ; et l'ensemble de la politique de Sarkozy n'est pas dégueulasse. Le RSA c'est discutable, problématique par certains aspects, mais en aucun cas dégueulasse. Pareil pour la suppression du juge d'instruction, le grand emprunt, le soutien aux auto-entrepreneurs et autres initiatives plus subtiles que les grossiers mots d'ordre que l'exécutif actuel ne peut s'empêcher de brandir en étendard de son activité. En revanche il est effectivement ni plus ni moins que dégueulasse de réexpédier des migrants dans un pays en guerre, ou de cueillir des enfants de sans papiers à la sortie de l'école primaire, comme cela se fait. C'est du reste bien de cela que voulait parler Marie NDiaye, et du doux fumet vichyssois que dégagent les propos et les actes d'un Hortefeux ou d'un Besson.

 

Réflexe moins sain mais possiblement fécond : prendre le mot au pied de la lettre. Le monstre se définit par sa difformité. La difformité est un dérèglement des proportions canoniques. Quasimodo a des bras démesurément longs et des traits de visage outrés, le monstre gentil Casimir a des yeux démesurément globuleux et une silhouette anormalement ventripotente.

 

Littéralement, une politique monstrueuse est une politique disproportionnée. Ça semble incongru, et en fait non.

 

Puisqu'on ne peut jamais tout régler, et que quand bien même on le voudrait les contraintes budgétaires poussent à y renoncer, gouverner consiste à dégager des priorités : s'occuper de tel dossier avant tel autre, mettre le paquet sur ça quitte à négliger ci. Déshabiller Pierre pour habiller Paul, entend-on souvent dans les réunions militantes. Comment se détermine cette échelle de priorités ? Au mieux : dans la continuité d'un diagnostic préalable. C'est devenu un cliché de la gouvernance : nous tacherons d'abord d'établir le bon diagnostic. Cliché pertinent. L'erreur d'appréciation réside plutôt dans l'idée également très à la mode que les différentes parties impliquées dans un dossier doivent « s'entendre sur un diagnostic commun ». Cette idée est la négation de la démocratie, si l'on considère, avec Rancière, que celle-ci est dissensuelle ou n'est pas. Le désaccord n'est pas un parasite incident, regrettable, malencontreux du jeu démocratique : c'en est le cœur. La démocratie est fondamentalement heurt d'opinions, d'intérêts, d'affects, d'imaginaires. En démocratie, on ne s'entend pas sur un diagnostic commun, on fait valoir un diagnostic contre un autre. Etre de gauche, ce n'est pas proposer des solutions différentes de celles de la droite, une fois un certain nombre de constats dressés. C'est contester le diagnostic qu'elle établit et qui définit entièrement son identité droitière.

 

Plutôt que diagnostic, Rancière dira : découpe du réel. Vous avez un fragment de réel nommé France, il y a mille façons de le découper, décrire, représenter, fantasmer, poétiser. Une opinion (une pensée politique), c'est une cartographie, c'est un dessin. Ce qui nous ramène à notre affaire bien mal engagée de proportions. Être d'extrême droite, c'est proposer un dessin général de la France où les immigrés occupent une place importante - en tant que fléau, menace, souillure, etc, on connaît la chanson, inutile de vous faire un dessin. Ceux qui disent que Jean-Marie Le Pen propose un constat pertinent mais apporte de mauvaises réponses manifestent sans le vouloir, et en toute bonne foi peut-être, leur accord avec le leader du FN. Finkielkraut n'est pas un fasciste, quelques sûres balises morales le tiennent à distance de cette joyeuse famille, mais lorsqu'il répète plus souvent qu'à son tour qu'il ne faut pas « laisser au FN le monopole du réel », il pose que le dessin proposé par le parti d'extrême droite est juste, qu'il est bien proportionné. Et le discours qu'il développe ici et là, à la télé, à la radio, dans ses livres, épouse ces proportions, accordant une place importante aux considérations ethniques, religieuses, communautaires, aux dépens de considérations plus directement sociales - il sera par exemple intarissable sur la liesse qui a suivi la qualification de l'Algérie en coupe du monde et muet sur la vague de licenciements plus ou moins nécessaires qui submerge la France depuis un an. Finkielkraut n'est certes pas seul concerné, à l'heure où nombre d'intellectuels en vue adoptent, avec de moins en moins de précautions, le pli réactionnaire. Mais il a le mérite de ne pas avancer masqué, à l'égal d'un Eric Zemmour. Qu'ils en soient remerciés.

 

À l'attention de ceux qui auraient l'idée saugrenue de demeurer à gauche, précisons donc que cela ne consiste pas d'abord à opposer des valeurs à la droite - qui du reste pourra affirmer à bon droit que sa découpe du réel est sous-tendue par les valeurs qu'on lui reproche de piétiner : respect, tolérance, république, et autres mots si abstraits qu'ils peuvent tenir lieu de légende à n'importe quel dessin. Dans un rebond récent de Libération, Matthieu Potte-Bonneville expliquait bien qu'à ceux qui clament que la répression de l'immigration est contraire aux valeurs de la République, un ministre de l'Identité Nationale aura toujours beau jeu de répondre que c'est précisément pour préserver ces valeurs qu'on ne doit pas créer d'appel d'air, car ce serait déroger à notre tradition d'accueil que d'accueillir trop et donc mal. Etre de gauche, ce serait plutôt, en l'occurrence, refuser de participer à un débat qui postule que la problématique de l'identité nationale est prioritaire, et plus généralement démontrer, autant qu'il est possible, que le dessin du réel France qui constitue le socle de la droite est mal proportionné.

 

Etre de gauche, ce n'est pas nier que la sécurité soit une préoccupation, et même un droit de l'homme si l'on y tient, c'est contester qu'elle soit prioritaire et occupe une si grande place dans les actes et surtout les discours du gouvernement actuel (c'est par exemple noter que la grande majorité des homicides sont commis entre gens qui se connaissent, et non pas aux dépens de petites vieilles démunies). Etre de gauche, ce n'est pas nier que des pauvres types de banlieue pourrissent la vie de leur quartier, c'est rappeler que cela ne concerne qu'une proportion infime d'habitants qu'accablent avant tout le chômage ou les travaux précaires. Ou remarquer que dans un stade de 80000 spectateurs dont 90% de maghrébins, 3000 seulement sifflent la Marseillaise ; ou que le si terrible salafisme compte au maximum 10000 pauvres adeptes par ici ; sans parler des 300 burqas, ou 3000 peu importe, qui rendent soi-disant urgente la mise en place d'une commission ad hoc.

 

Rarement une droite n'aura, autant que l'actuelle, produit des découpes disproportionnées, elle qui commença par se faire élire sur la stigmatisation des assistés pique-assiette et découvrit ou feignit de découvrir, à la faveur de la crise, que les multinationales défiscalisent en moyenne la moitié de leurs profits.

 

Si disproportionné, le dessin sarkozyste validé par 53 % des suffrages, qu'il pousse la caricature jusqu'à inverser tout bonnement les dimensions réelles (ou que moi citoyen de gauche je considère comme réelles, si on préfère). C'est en ce sens et en ce sens seulement, que la France telle que dépeinte et donc administrée par Sarkozy est monstrueuse : le gros y est mince, le blanc noir, le dérisoire grave etc. La séquence 68 est accusée d'avoir sapé l'autorité alors que l'école continue à faire asseoir et taire des millions de jeunes ; la repentance y est dénoncée comme un fléau alors que les manuels scolaires mentionnent encore du bout des lèvres la torture en Algérie ; les fonctionnaires passent pour plomber les comptes de l'Etat alors qu'ils ne sont jamais augmentés dûment et qu'on démantèle les services dans lesquels ils travaillent. Liste pas du tout exhaustive.

 

Confronté à ce retournement idéologique quotidien, à ce cul par-dessus tête, la gauche sera bien avisée de remettre le réel sur ses pieds, de proposer un dessin du pays plus juste. Chéris la justesse et la justice suivra.

 

Mais le programme présuppose qu'elle élucide sa propre inclinaison à la disproportion, et d'abord dans les propos qu'elle prodigue au kilomètre sur le monstrueux règne sarkozyste.

 

Dans cette optique, on aimerait qu'elle parle un peu moins de ce président qui la révulse et fascine. Ou, tant qu'à en parler, qu'elle ne se trompe pas de sujet et remette chaque chose à sa place sur l'échelle de la gravité. On parlait d'inversion, les conversations entre gens de gauche sont, depuis trois ans, des modèles du genre. Tant de déjeuner ou de dîner, tant d'éditos et de tribunes à pester contre les vacances sur le yacht Bolloré, la Rolex, la syntaxe familière, l'accouplement avec Carla, le casse-toi pauv'con, le prince Jean et toutes les péripéties insignifiantes qui nourrissent les pastiches à succès de Patrick Rambaud. Dans ses grands moments de bêtise, la gauche aime à dire que le monarque multiplie ces gesticulations pour nous détourner de l'essentiel, mais il ne tient qu'à elle de scruter l'essentiel, qu'à elle de chroniquer, plutôt que la Cour, la paupérisation des classes populaires.

 

Récemment il a suffi qu'un clown populiste rêve tout haut d'un devoir de réserve pour les prix Goncourt pour que les plumes s'agitent. Raoult est déconsidéré dans son propre camp, et ce n'est pas demain la veille que les écrivains seront bâillonnés en France - pourquoi faire taire ceux que si peu écoutent ? -, mais tant pis, le sujet était trop sexy, et l'aubaine trop belle de s'exciter pour rien. Avec Sarkozy, comme avec Raoult son double grotesque, il faudrait parfois ne pas relever. Rester sourd. Ne pas se laisser attirer sur le terrain de jeu délimité par l'adversaire. Se tenir fermement dans le périmètre étroit et pas toujours jouasse de la juste mesure.

François Bégaudeau

 

François Bégaudeau est écrivain. Il a notamment publié Jouer juste, Entre les murs et Vers la douceur (tous chez Verticales) .

Il est aussi l'auteur d'un Anti-manuel de littérature, à propos duquel il avait donné un entretien à Mediapart, lisible ici. Dans le cadre du Festival Mediapart, il a donné une Anti-leçon de littérature, dont la vidéo est visible ici.

Il est également le co-scénariste du film de Laurent Cantet, Entre les murs, tiré de son roman, pour lequel il a donné un autre entretien à Mediapart. Lire ici.

François Bégaudeau n'est pas encore le propriétaire du FC Nantes.

Ce texte fait partie de l'édition participative «Nous sommes tous en réserve de la République» . Consultable ici. En voici la présentation :

Il y a quelques semaines Marie NDiaye se faisait rappeler à l'ordre par le député Eric Raoult qui, dans une question écrite, attirait l'attention du ministre de la Culture « sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt » et pointait un entretien aux Inrockuptibles dans lequel l'écrivaine confiait qu'elle trouvait « cette France-là monstrueuse », « Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, (je les trouve) monstrueux ».

 

Puisque s'agissant de littérature, il convient de toujours revenir à la lettre, et que « les monstres » les écrivains en font d'ordinaire leur affaire, j'ai proposé à certains d'imaginer un texte en écho à cette polémique. Non pas un commentaire supplémentaire mais une proposition littéraire sur « cette France-là » et ces « gens monstrueux ».

 

Nous sommes tous en réserve (de la République) est une édition participative de Mediapart dans laquelle seront progressivement publié ces textes, quels que soient leurs formats et leur nature.

Déjà publié :

Payez ! par Régis Jauffret

 

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