Petites Monstruosités Ordinaires

Après Régis Jauffret et François Bégaudeau, la romancière et psychiatre Lydie Salvayre revient sur les monstres de «cette France-là».

Après Régis Jauffret et François Bégaudeau, la romancière et psychiatre Lydie Salvayre revient sur les monstres de «cette France-là».

 

Consultations du lundi 23 Novembre 2009 au Centre de Soins de D. (93)

Kevin F.

12 ans, élève en classe de 6°, motif de la consult : trouble de la concentration et retard dans les acquisitions scolaires. Parents séparés. Depuis le divorce, Kevin habite avec sa mère dans une chambre louée par cette dernière. La superficie de la pièce (9m2.) ne pouvant permettre l'introduction d'un lit deux places ou de deux lits une place (même avec un chausse-pieds ! commente Kevin), mère et fils organisent un relais dans leur petit lit (largeur : 90cm) de la façon suivante : la mère occupe la couche de 21h à 2h du matin, Kevin prend la relève de 2h du matin à 7h. Bien que cette répartition leur paraisse à tous deux équitable, des conflits fréquents éclatent sur la question épineuse du coucher, et leur sommeil s'en trouve fortement perturbé. Ils précisent qu'ils ont essayé la position tête-bêche, les pieds de Kévin à hauteur du visage de la mère et réciproquement, afin d'allonger le temps de sommeil dit réparateur. Mais ils ont, d'un commun accord, abandonné cette astucieuse solution devant l'angoisse inexplicable qu'elle générait en eux, lui préférant la solution de l'alternance, plus brutale mais moins anxiogène. Kevin n'exprime qu'un souhait, c'est que sa mère « débarrasse le plancher » dès son lever (2h du mat) plutôt que de regarder M6 comme elle s'y emploie pendant qu'il essaie de dormir. La mère précise qu'elle prend soin de regarder la télé le son coupé pour ne pas troubler le sommeil de son fils. Elle répète : le son coupé. A quoi Kevin répond en s'emportant que visionner des clips sans en entendre la musique : c'est complètement con. La mère objecte alors qu'elle ne peut tout de même pas faire 20 fois le tour du pâté de maisons en attendant qu'arrivent les forains du marché de D. (qu'elle aide à décharger dans le but d'arrondir ses fins de mois). Car ceux-ci ne s'installent sur la place qu'à partir de 5h du matin, docteur qu'en pensez-vous ?

 

Julie R.

16 ans, élève de seconde, orientée vers la consult. par la psychologue du lycée, motif : obésité réactionnelle à des problèmes psychologiques. Grâce à l'aide financière des Services Sociaux de la mairie de D, Julie, depuis le décès de son père, vit avec sa mère et sa petite soeur dans une chambre de l'hôtel Royal, rue Sedaine. Seul inconvénient : le patron de l'hôtel, Mr Fernand, interdit formellement à ses clients qu'ils prennent leur repas dans les chambres en raison des odeurs et saletés occasionnées par la cuisson des plats. Mais à force d'arguments, supplications et promesses diverses, la mère de Julie a obtenu de Mr Fernand l'autorisation exceptionnelle d'installer un four à micro-ondes dans la chambre. Ça change la vie, s'exclame-t-elle avec joie. Désormais, Julie, sa petite soeur et sa mère se retrouvent à l'hôtel à l'heure du déjeuner et du dîner. A la condition expresse de ne point salir les lieux, Mr Fernand, qui est un homme bon, ferme les yeux sur ces pratiques illicites. C'est quelqu'un de bien, quelqu'un qui comprend, explique la mère. La famille alterne les surgelés Picard avec les sandwichs au jambon, mais les sandwichs ça fait des miettes, déplore Julie. Parmi les surgelés Picard : le hachis parmentier et les tagliatelle au fromage sont, de loin, les moins chers donc les plus consommés. Depuis qu'elle vit à l'hôtel (1 an et ½ environ), Julie a grossi de 15kg. Elle se trouve horrible. Elle a des vergetures sur le ventre et les cuisses. Elle dit que les garçons de sa classe se moquent d'elle et « la traitent ». Selon les jours, ils l'appellent la tonne, ou le tonneau. Elle demande au médecin de la consultation de lui fournir un certificat médical afin d'être exemptée du cours de gymnastique. Elle dit : me mettre en short est un supplice, j'ai trop la honte. Qu'est-ce qu'on peut faire contre ça ? interroge la mère.

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Lydie Salvayre est écrivain et psychiatre. Elle a notamment publié La Puissance des mouches, La Compagnie des spectres et BW (tous au Seuil) .

A propos de BW, elle a donné un entretien à Mediapart, lisible ici.

Ce texte fait partie de l'édition participative «Nous sommes tous en réserve de la République» . Consultable ici. En voici la présentation :

Il y a quelques semaines Marie NDiaye se faisait rappeler à l'ordre par le député Eric Raoult qui, dans une question écrite, attirait l'attention du ministre de la Culture « sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt » et pointait un entretien aux Inrockuptibles dans lequel l'écrivaine confiait qu'elle trouvait « cette France-là monstrueuse », « Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, (je les trouve) monstrueux ».

 

Puisque s'agissant de littérature, il convient de toujours revenir à la lettre, et que « les monstres » les écrivains en font d'ordinaire leur affaire, j'ai proposé à certains d'imaginer un texte en écho à cette polémique. Non pas un commentaire supplémentaire mais une proposition littéraire sur « cette France-là » et ces « gens monstrueux ».

 

Nous sommes tous en réserve (de la République) est une édition participative de Mediapart dans laquelle seront progressivement publié ces textes, quels que soient leurs formats et leur nature.

Déjà publié :

Payez ! par Régis Jauffret

Toutes proportions gardées par François Bégaudeau

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