Asphyxie

Après Régis Jauffret, François Bégaudeau et Lydie Salvayre, le romancier Stéphane Velut revient sur «cette France-là» et ses monstres.

Après Régis Jauffret, François Bégaudeau et Lydie Salvayre, le romancier Stéphane Velut revient sur «cette France-là» et ses monstres.

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pave.jpgCe n'est rien d'autre que ce lieu qui fait de moi un habitant étrange, je vous l'assure. C'est un château. J'y suis le jardinier occasionnel. Je n'y occupe qu'une seule pièce, froide, mais elle est vaste. J'y ai ma table, mon lit et huit fauteuils. Je ne compte pas la pendule qui ne sonne plus depuis longtemps, ni deux armoires que je n'ouvre jamais. Cette table où je travaille pourrait accueillir cent convives - je dirais qu'elle mesure plus de vingt mètres - mais j'y suis toujours seul. J'y entasse en désordre mes carnets, mes cahiers et les milliers de pages qui ont jonché mes jours. Mon lit est grand, fait de bois peint autrefois rouge et or ; et mon cochon - parce que j'ai un cochon - est propre. Il fait partie du lieu. Mais ce ne sont pas ce cochon, cette table immense et ce vieux lit qui font de ma demeure une curiosité. Non. Ce n'est pas non plus la vue que m'offrent les hautes fenêtres du château (au nord un lac, partout ailleurs des montagnes aux sommets enneigés toute l'année) - il y a d'autres beautés ailleurs. Non, ce qui fait de moi un habitant étrange, c'est la poussière. Jamais je n'ai touché à la poussière, épousseté un siège, soufflé sur un objet. Je l'ai laissée devenir un pelage à tous les meubles de la pièce. Elle tient. Drue, onctueuse et tiède comme la fourrure d'un loup. C'est cela qui les a toujours gênés, cette poussière ancienne. Ils ne la respirent pas pourtant, jamais. Jamais ils n'en ont eu de traces sur leurs habits - d'ailleurs ils déjeunent à l'étage. Mais cette poussière les contrarie. Elle ne sonne pas juste. C'est cela, me disent-ils : elle ne s'accorde pas. La beauté de ma pièce nappée de gris, son silence, la douceur éthérée de la lumière qui y règne les soirs d'hiver, tout cela ils y sont insensibles.

L'un d'eux m'a dit un jour que même ma propre haleine exhalait la poussière. Et un autre ajouta : puisque vous tenez à vivre ainsi, on souhaiterait, voyez-vous, qu'au moins vous ne parliez plus et masquiez votre bouche.

Mais je n'en ai rien fait. Je continuai de respirer.

Alors hier, ils sont entrés tôt le matin ; j'écrivais une lettre. Le plus fort a lié mes poignets sur ma chaise et a fourré quelque chose de pâteux entre mes dents. J'étouffai presque tandis que tous les autres se mirent à nettoyer, frotter, racler, souffler, brosser ; je les sentis furieux comme des machines. Bientôt nous fûmes plongés dans un brouillard pulvérulent si dense que je les vis à peine partir en suffoquant. On aurait dit une meute de grands singes au pelage gris détalant, paniqués, entre les arbres du jardin.

Demain, avant d'écrire, j'irai ratisser les allées, retourner çà et là la terre, et je laisserai de nouveau pénétrer la poussière par mes fenêtres grandes ouvertes.

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Stéphane Velut est écrivain et neurochirurgien. Il a publié son premier roman en août, Cadence (Christian Bourgois Editeur).

A propos de ce livre, il a donné un entretien à Mediapart, lisible ici.

Ce texte fait partie de l'édition participative «Nous sommes tous en réserve de la République» . Consultable ici. En voici la présentation :

Il y a quelques semaines Marie NDiaye se faisait rappeler à l'ordre par le député Eric Raoult qui, dans une question écrite, attirait l'attention du ministre de la Culture « sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt » et pointait un entretien aux Inrockuptibles dans lequel l'écrivaine confiait qu'elle trouvait « cette France-là monstrueuse », « Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, (je les trouve) monstrueux ».

 

Puisque s'agissant de littérature, il convient de toujours revenir à la lettre, et que « les monstres » les écrivains en font d'ordinaire leur affaire, j'ai proposé à certains d'imaginer un texte en écho à cette polémique. Non pas un commentaire supplémentaire mais une proposition littéraire sur « cette France-là » et ces « gens monstrueux ».

 

Nous sommes tous en réserve (de la République) est une édition participative de Mediapart dans laquelle seront progressivement publié ces textes, quels que soient leurs formats et leur nature. SB

Déjà publié :

Payez ! par Régis Jauffret

Toutes proportions gardées par François Bégaudeau

Petites Monstruosités ordinaires par Lydie Salvayre

 

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