Master mind

Le soleil chauffe le sol sablonneux des jardins. Quelques herbes jaunies s’agitent sous la brise marine. D’un coté de la rue, une octogénaire en chapeau de paille et robe à fleurs a déplié son meccano toilé et se perd voluptueusement dans les pages de son roman, à l’ombre d’un pin bienveillant. Elle semble avoir suspendu le Temps. Là, dans le jardin, on entend au loin le brouhaha de plage. La bâtisse blanche aux volets bleus a tendu une visière de toile au-dessus d’une tablée qui sent encore le café. Sur la table traînent quelques restes d’une tarte aux pommes. A l’ombre de la tenture ils sont presque tous assis, sauf un : Jean-Robert. Longiligne, le bermuda soigneusement négligé assorti au tee-shirt délicatement décontracté, sa voix occupe l’espace et combat le silence : « Non parce que je vais te dire, et çà j’ai pas mis longtemps à le comprendre moi, c’est que le Van consomme largement plus que le bus rallongé, c’est clair. Le Van, t’as pas rempli le réservoir qu’il est déjà vide. C’est un mégadélire, j’ai jamais vu çà. Et je ne raconte pas quand tu fais des petits trajets, c’est encore pire. T’as pas intérêt à faire des petits trajets, faut en faire que des grands si tu veux pas trop consommer. Mieux vaut faire une fois cent kilomètres que dix fois cinquante ».

 « Ah ouais ? » fait Yves, son collègue de circonstance. « Ah ouais. » confirme Jean-Robert.

Lui, on dirait qu’il est tout le temps content. Depuis sa chaise, il tend à tout le monde un sourire figé, comme une parodie de politesse, comme le rictus paradoxal de celui qu’un bug du Destin a privé de Parole, dès le début. Un sourire obligatoire : Dieu s’est planté quelque part. Il grogne une requête à l’intention de Jean-Robert en osant quelques borborygmes. « Deux secondes » répond Jean-Robert « Je finis hein. Tu n’es pas tout seul. Si c’est pour la glace on verra ça tout à l’heure, quand Cécile sera revenue. » Puis il réfléchit quelques secondes en serrant les dents : « Qu’est-ce que je disais déjà. Ah merde…Ah oui. Tu vois, c’est un peu comme le Loto et le Quinté +. On raconte n’importe quoi. Parce qu’en fait, t’as plus de chance de gagner au Quinté+ qu’au Loto. J’te jure, j’ai même fait les calculs moi-même. C’est dément ce qu’on nous fait croire, parce qu’en fait, tu peux gagner de l’argent, il suffit de trouver les bons numéros. C’est ça qu’est compliqué ».

Yves semble impressionné : « Ah bah ouais, c’est sûr ». Jean-Robert continue : « Mais ce que je ne comprends pas, c’est le coup des statistiques » Son plissement de lèvre en dit long sur l’intensité de sa réflexion intérieure « Parce qu’en principe, si un numéro n’est pas encore sorti, il va sortir, non ? ». L’autre esquisse une mimique de réflexion « Ah bah ouais ». Jean-Robert secoue la tête et s’arrête, comme saisi par une révélation : « Mais peut-être qu’on sait pas quand ». « Ben ouais » rétorque l’autre : « c’est ptêt çà l’emmerde : c’est qu’on peut pas savoir quand ils sortent.».

La quarantaine inquiète, lui est engoncé dans son blouson par crainte des serpents qui sautent et des insectes qui sucent le sang. Mais sur l’insistante requête de ses accompagnateurs, il a quand même accepté d’abandonner son écharpe contre la promesse de pouvoir la garder près de lui. Il tient son téléphone portable avec la fébrilité d’un archéologue manipulant l’Arche d’Alliance. Ce portable, c’est l’objet magique qui rend la satisfaction de son Désir envisageable chaque jour. Ce portable est un des rares membres de sa famille qui ne l'a pas abandonné. Il se lève et tend la main en serrant son téléphone mobile et se concentre pour articuler : « Est-he peu appeler ha soeur ? ».

Jean-Robert est ailleurs, il sent qu’il s’approche d’une terrible vérité : « Parce qu’en plus, franchement, au Quinté+, en plus tu peux gagner plus souvent beaucoup qu’au loto où tu gagnes moins et plus souvent moins qu’au Quinté+. D’ailleurs c’est ce que j’avais expliqué à ma copine ». Le regard d’Yves s’illumine et Jean-Robert a un sourire. « Non, pas Nathalie, l’autre ». « Ah ».

Il tente de lever la main plus haut, encore : « Est-he peu appeler ha soeur ? »

Jean-Robert soupire : « Et en plus je lui avais dit que ça valait le coup de jouer, mais pas souvent. Vaut mieux carrément jouer beaucoup une seule fois que souvent mais peu d’argent, comme ça tu perds moins d’argent quand tu ne gagnes pas ».

 « Est-he peu appeler ha soeur ? ». Et pour souligner sa requête il se penche encore un peu plus, presque jusqu’à s’affaler sur la table. Jean-Robert interrompt ses allées et venues et s’approche de lui : « J’ ai dit non,  pour les glaces. On attend que Cécile soit revenue. Elle va plus tarder puisqu’elle elle revient bientôt. Allez, assied-toi ». Le regard est suppliant : « Est-he peu appeler ha soeur ? ». En un éclair, Jean-Robert vient de comprendre : « Ah tu veux appeler ta sœur ? Ok, on va voir ça. J’en ai pour une minute et on voit ça. OK ? ». Alors il pose son portable, s’assied et s’allume une cigarette. C’est l’avantage qu’il a trouvé à la cigarette : même quand on ne fait rien, on a l’impression de faire quelque chose. Alors il en a apporté un cartouche, pour une semaine.

Jean-Robert revient vers Yves qui hésite à s’endormir. Il peigne ses cheveux d’un geste de la main en redressant la tête. « Ouais, je suis « nature », moi. Direct. Y a pas de raisons de se compliquer la vie. C’est vrai, y a des gens super compliqués des fois. Moi j’avoue qu’il y a des fois où je ne comprends pas les gens. C’est pas souvent, mais ça peut arriver. D’ailleurs, je les ai prévenu quand ils m’ont recruté, je leur ai dit : il peut y avoir des choses, parfois, que je ne comprends pas ».

S’appuyant sur les accoudoirs du fauteuil blanchâtre, elle tente de se mettre debout. Les jambes maigres flageolent et les muscles saillent sous l’effort. Au milieu d’un masque perpétuellement contracté, le regard se tend. Elle fixe le déambulateur d’un regard dur, comme pour lui intimer l’ordre de venir à elle. Jean-Robert s’interpose en deux pas : « Non, non, non. On attend Cécile qui ne va pas tarder et on prendra une glace. En attendant, tout le monde reste assis ». Il la prend sous les aisselles, la soulève et la dépose dans son fauteuil initial. Elle grogne en remuant la tête. « Il y en a pour cinq minutes. Profite du soleil, il y en a qui n’en ont pas ». Mais la septuagénaire ne semble pas convaincue d’avoir de la chance et secoue la tête vigoureusement. Jean-Robert prend le déambulateur et l’écarte de quelques mètres, puis reprend : « Bon, comme ça on aura la paix. C’est ça qui est chiant avec eux, c’est qu’il faut toujours avoir un œil dessus. Tiens, moi, hier, on était allé prendre un canon, et on les avait emmené pour qu’ils puissent prendre une glace. J’ai tout de suite vu qu’il en voulait, de ma bière. J’ai l’œil pour ça. ». Soucieux de sa communication gestuelle, il joint le geste à la parole en posant son index sous sa paupière droite en ébauchant un sourire complice. « Même qu’un jour… ». Il s’interrompt pour réfléchir « Ah bah c’était hier. Il y en a un qui demandait où était passé son argent de poche. ». Il a un hochement de tête témoignant de sa longue expérience et se penche vers son interlocuteur pour lui dire à voix basse : «  Mais moi j’avais bien vu qu’il l’avait planqué sans sa pochette extérieure ». Il se redresse et fait une moue philosophe : «  Faut avoir l’œil avec eux, sinon tu te fais avoir ».

« Ah, voilà Cécile. » Une jeune femme descend l’escalier du jardin, accompagné d’un nouvel arrivant : « Bon, voilà J.M., qui remplacera donc G., puisqu’il part en vacances demain ». Puis elle tourne le regard vers le nouveau venu : «J-R va te briefer et on en rediscute tous les deux ce soir ». Jean-Robert se redresse, ajuste le col de son tee-shirt puis fait mine d’éliminer quelque poussière imaginaire de son bermuda en l’époussetant de la main. Après avoir gratifié la jeune femme d’un grand sourire, il se dirige vers le nouvel arrivant : « Salut J.M.. Tu verras, c’est cool ici, et la plage n’est pas très loin. T’as déjà fait ce genre de boulot ? ». J.M. lui serre la main et lui répond : « Non. J’ai fait quelques stages dans une MDPH(1), mais de l’accompagnement direct, non. Mais je n’ai eu mon diplôme de T.I.S.F.(2) que l’année dernière. ». Jean-Robert lui met la main sur l’épaule : « Tu vas voir, l’accompagnement des handicapés mentaux c’est super simple en fait et c’est pas forcément compliqué à comprendre: il faut juste être bien à leur écoute.

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(1) : M.D.P.H. : Maison Départementale des Personnes Handicapées

(2) : T.I.S.F. : Technicien d’Intervention Sociale et Familiale

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