Pomme de discorde à noeuds

Véronique déversa le contenu du cageot dans la grande poubelle vert sombre. Tomates et poireaux rejoignirent l'amoncellement de fruits et de légumes qui brillaient sous l’éclairage du quai. Puis le cageot vide vola jusqu’au mur contre lequel il se brisa. Elle se frotta les mains pour les réchauffer un peu et en prit un autre : le dix huitième, compta-t-elle. Et elle allait presque bien, pour une fois. Elle leva la tête vers le grillage qui la séparait de ses compagnons du matin. Avant, elle leur glissait ici quelques pommes de terre, là un fruit ou deux. Pour tenir un peu. Mais maintenant, il y avait ce grillage et la caméra. Elle lança un bref regard vers l’œil fixé au mur, juste au-dessus du rideau déroulant, puis attrapa un cageot. Là-bas, à quelques mètres, elle entendait Jérôme qui faisait le même boulot  mais avec des côtes de porc, des biftecks et des filets mignons. C’était un gars bien, Jérôme. Un jour, il avait réussi à lui passer un poulet. « Tarde pas à le manger » lui avait-il juste conseillé. Le soir même, elle avait cuisiné une recette de chez elle, avec de la citronnelle et de la coco. La grande fête. Elle aurait juste aimé que Jérôme les rejoigne avec sa femme, mais ils n’avaient pas pu à cause de ses horaires.

 

Elle glissa la clé dans la serrure. La porte s’ouvrit sur un petit couloir aux murs surchargés de babioles que lui avaient envoyé ses amis au pays. Elle se faufila comme elle le put entre un vieux fauteuil de style René Coty modifié Charles de Gaulle et une commode de bambou fatiguée mais bien pratique qu’elle avait trouvés dans un vide grenier. Elle posa son manteau sur le fauteuil puis s’immisça dans la cuisine en corridor et vida son cabas. Trois belles bananes, une noix de coco et une demi-douzaine de pommes de terre s’échappèrent et roulèrent sur la table. Elle vérifia l’état de la noix de coco puis s’employa à préparer le dîner : ses deux enfants n’allaient pas tarder à arriver.

 

Le lendemain matin, lorsqu’elle prit son service, une lettre l’attendait au vestiaire. Elle posa ses loupes sur son nez et la lut en tremblant un peu. Elle avait rendez-vous aujourd’hui, à 9h00, avec son chef.

 

« Il me semble que les choses ont toujours été claires. Que ce que vous prenez soit dans les rayons, sur les chariots ou dans les poubelles, de toute façon c’est du vol. Et le vol est puni par la loi. » Il la fixait d’un regard protocolaire derrière son bureau gris sale. « Au prochain vol, vous êtes virée. Est-ce clair ? ». Ainsi donc elle avait été trahie. Qui avait pu faire çà ? A tous les coups c’était Charlène. Celle-là, de toute façon, c’était une mauvaise femme. Depuis qu’elle était arrivée, tout était différent. Et Véronique était sûre qu’elle couchait.

 

Véronique profita de son après-midi libre pour aller voir Madame Catherine. Madame Catherine gérait la distribution de repas pour les pauvres, dans un hangar, pas très loin de chez elle. C’est Madame Catherine qui lui avait trouvé ce travail au supermarché, alors qu’elle était sans le sou et ne mangeait que ce qu’on lui donnait. Et puis Madame Catherine, c’était quelqu’un qui savait beaucoup de choses.

 

C’était une femme assez grande, mince pour ne pas dire sèche, au visage émacié et au regard brillant sous une coupe un peu garçonne. « Arrête. Arrête ça. S’ils te licencient, ils sont dans leur droit. » Véronique n’en revenait pas « Mais M’ame Catherine, tous ces gens qui ont faim et toute cette nourriture que je jette, c’est pas juste. C’est pas juste. Pourquoi on peut pas donner à manger aux gens qui ont faim ? ». Madame Catherine soupira « Tu as raison, mais ce n'est pas en te mettant en difficulté que tout ira mieux. Tu te mets en danger et tu ne sauveras personne ». Véronique bondit de son siège « Quand je donne à manger à quelqu’un qui a faim, je sauve personne ? ». Madame Catherine inspire profondément avant de continuer : « Je suis d’accord avec toi. Mais tu enfreins la Loi Véronique.  ». Véronique se rassoit, et baisse la tête. « La loi ne t’autorise pas à faire ce que tu fais. Donc tu risques d’être licenciée, sans indemnité, et s’ils ont envie de te nuire, sans allocation ». Les épaules de Véronique se voûtèrent sous le poids de la déception. Elle était sûre que Madame Catherine allait l'aider, et elle ne l’aidait pas du tout. Véronique tenta de poursuivre : « J'ai deux enfants, je suis toute seule, quand j’ai tout payé, je ne suis même pas sûre de faire manger tout le monde tous les jours. Et mon travail c’est de jeter de la nourriture qui est bonne ! ». Le scandale était mille fois pire que ce que Véronique vivait, Madame Catherine le savait. les chiffres étaient consternants et les freins au plus haut niveau de l’État. Des États. Véronique reprit, à bout de souffle : « Vous savez, dans mon pays, quand quelqu’un a faim et que quelqu’un d’autre a à manger, on partage ». Madame Catherine secoua la tête : « Promets-le moi. Promets moi que tu ne prendras plus rien. S’il te plaît. » Véronique se renfrogna puis fit un mouvement de la tête que Madame Catherine eut envie de prendre pour un « oui ».

 

Véronique pousse vers les grandes poubelles un plein chariot de pommes. Et il y en a trois autres qui attendent. Jérôme lui a expliqué que les pommes ne partent pas et qu’en plus ils réaménagent le rayon « Fruits et Légumes ». « Alors il faut tout jeter ». Il l’a regardée quelques secondes puis a ajouté « Déconnes pas. Pense à tes mômes. Et puis je veux pas que tu partes ».

 

Tout au long du couloir, les pommes la fixent comme des yeux brillant de mille reflets orangés, rouges ou verts. Elle caresse l’étiquette « Pink Lady ». Elle ne rapportera aucune pomme chez elle, mais en croquer une, c’est pas pareil. Elle savoure la chair juteuse et sucrée sous l’œil oblique de la caméra.

 

La lettre de licenciement lui parviendra dans deux jours.

 

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