A Bombay (Mumbay)

Au rythme des longues nuits tropicales la ville s'agite et crie. Des mélopées indiennes, sourdes et lointaines, lui parviennent, étouffées par le bruit des pales du gros ventilateur qui brasse inlassablement l’air lourd de cette chambre exiguë d’un hôtel de Colaba. Indiens, Occidentaux, Asiatiques ou Arabes sont agglutinés sur cette péninsule que borde la mer d’Oman. Un chaud vent d’ouest balaye le ciel et la ville emportant sur la baie les relents nauséabonds de cette marée humaine.

Dehors l’éclair fugitif du girophare des pompiers perce la nuit noire. Le transformateur du quartier vient de sauter dans un bruit de baudruche qui se dégonfle brutalement. La ville s’ouvre à la nuit. Au plafond, le ventilateur s’est arrêté dans un grincement inquiétant, la bouilloire électrique suspend son frémissement sur une odeur de café qui s’immisce dans la chambre silencieuse. Il allume une bougie, un souffle l’éteint, l’ombre des roses trémières oscillent sur les vitres salles, il se dirige à tâtons dans l’obscurité, devine la cafetière, palpe une tasse et parvient à absorber une gorgée de café amer. Il ouvre largement la fenêtre, les lueurs de la ville éclaire faiblement l’intérieur, saisissant son blouson il sort en renversant le cendrier, mais cela n’a plus d’importance.    
 
Dans la rue, l’air de la nuit aussi moite est malgré tout plus fluide. Tous les sens en éveil il marche nonchalamment dans la demi obscurité de cette rue et s’y abandonne...
Se faufilant parmi la foule des trottoirs il évite de justesse la portière d’un taxi qui s’ouvre brusquement devant lui. Les plis d’une longue robe de soie noire ondulent sous la lumière crue du lampadaire. Il esquive la belle inconnue. Une fois encore il est frappé par la beauté envoûtante de ces femmes indiennes. Ce culte sacré qu’elles vouent au voile, leurs soucis de se dissimuler. Cette pudeur exacerbée ne semble pas être une contrainte mais plutôt un plaisir une délicatesse, qu’elles ne vouent pas seulement au visage mais au corps tout entier. Le comble de cette coquetterie est, lorsqu’elles daignent vous en gratifier, de perçants regards sombres et brillants. Il hésite  à traîner dans les coupes gorges où les filles se vendent pour cinq roupies et où on se laisse facilement aller aux plaisirs  des fumeries d’opium. Ce soir il rentre tôt au Stiffle hôtel. Là bas, tout au bout de la presqu’île de Colaba, les mendiants dorment déjà sur leurs cartons posés à même le trottoir, indifférents à la ville des noctambules.    

Allongé dans la chambre exiguë, il s'est endormi d'un sommeil lourd et oublieux… Il revoit la montagne en été, les torrents fougueux,  l’eau claire qui coule sur les rochers couleur de rouille. Le torrent, le trou d’eau, le torrent qui coule, le trou d’eau qui se remplit et se vide, qui se remplit et se vide... l’eau fraîche lui caresse la peau, le soleil le réchauffe….Il fond littéralement et sursaute, les cafards courent sur les montants du lit. Dans le hall, la matinée s’affaire, déjà brûlante.

Vite debout, un rapide petit déjeuner. Il n'a pas payé sa chambre depuis dix jours, on commence à le regarder de travers quand il passe devant la réception. Hier il a dépensé trois roupies pour se faire couper les cheveux, le massage de la tête était bienfaisant, le  coiffeur lui a fait craquer un bon coup les cervicales, ça remet les idées en place mais il a attrapé des poux. Il sort en catimini et plonge dans la touffeur de la ville, des nuées de taxis déboulent à pleine vitesse sur les  avenues envahies par la foule, elle s’y déverse chaque matin, les remplit et les vide, les remplit et les vide...

GJ /Bombay /sept.81

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