Les fleurs urbaines

La terre était encore vierge, l'homme y était étranger. Les vaches y meuglaient, elles ignoraient le langage humain. La mauvaise herbe s'y développait, libre de son évolution. Là, il n'y avait ni jour ni nuit. Dans le ciel, il n'y avait que des nuages, lourds, jaloux, qui cachaient l'objet de leur convoitise. Mais un jour, des routes furent tracées, recouvertes de bitume, qui ouvrirent la voie à ceux qui n'étaient jamais passés par là. Les nuages moururent de tristesse. Le soleil maintenant pouvait se lever. L'avenir s'annonçait radieux.

Le premier homme qui foula cette terre était un pauvre agriculteur. Vieux. Morose. Un peu névrosé. Usé. Il parcourait le monde depuis des siècles et des siècles, rêvait de voir croître un empire qui tiendrait debout pour l'éternité, solide face au temps. Il n'avait jamais cessé d'espérer, et sans cesse, il désespérait. En exil perpétuel, il en avait fait germer, des villes. Des villes de toutes les formes, de toutes les origines. Des rondes, des carrées, des sans dessus-dessous. Les ruines étaient derrière lui, mais il désirait encore. Et quand il vit la terre vierge qui s'offrait à son regard, son espoir prit des proportions inimaginables, s'élevant haut dans le ciel, se cognant aux planètes les plus éloignées et retombant avant de s'élever à nouveau.

Jad Seif semait ses graines d'immeubles, chantait pour qu'il pleuve, retournait le soir dans sa petite cabane en bois. Et le lendemain, il revenait. C'était tous les jours le même manège. Tous les jours, patient, l'œil scrutant le moindre détail, il veillait à ce que les immeubles poussent bien droit. Il espérait encore, il espérait régner quelque part. Il espérait sa ville haute, illuminée de néons. Un jour, elle percera l'atmosphère, se promettait-il. Mais il fallait le reconnaître, plus elles poussaient, moins elles tenaient en équilibre, ses villes. Elles s'élevaient, s'élevaient, puis elles s'effondraient. Et ça faisait des dégâts. Il avait échappé à la mort plusieurs fois. Il en avait fui, des ruines. Damas était tombée, d'autres villes encore dont il ne se rappelait plus le nom. Des antiquités qui n'avaient pas passé le temps. Le souvenir de certaines s'était même envolé, il en avait sûrement imaginé, il ne savait plus vraiment. Et il pensait encore que ça tiendrait. Il faut y croire, y croire encore, se disait-il. L'espoir fait vivre. Mais au final, tout s'effondrait.

Il avait aéré la terre en soufflant dessus. Les mauvaises herbes, il les arrachait dès qu'elles montraient le bout du nez. Il avait envoyé les vaches voir ailleurs s'il y était. Il dansait pour que ça pousse comme il voulait, ce qui se révélait plus difficile que du temps de sa jeunesse. Il était moins souple, rouillé, c'était plus comme avant. C'était peut-être les engrenages ou le moteur qui étaient un peu en panne. Il irait le soir s'acheter des pièces de rechange.

« - R'garde mon vieux, se dit-il à lui-même, c'est-y pas beau le résultat?

« - Les immeubles ont ben poussé, se répondit-il. C'est-y pas qu'elle est belle ma ville?

« - Ah! ça oui qu'elle est belle. Pour fêter ça, j'm'en allons faire une pause ou deux, » se répondit-il à son tour, et il alla louer un appartement.

C'était au dernier étage d'un immeuble du centre-ville. La ville se nommait Créteil. Elle était grande comme un tournesol géant, elle puait comme un égout. Elle était grise comme une brise d'hiver. Triste. Il passait son temps à parcourir les rues où les immeubles avaient poussé - il devait surveiller leur croissance. Et il semblait être le seul dans cette ville tellement les rues étaient désertes. Souvent, il apercevait au loin un badaud solitaire, c'était en tout cas ce que ses yeux qui s'obscurcissaient croyaient voir. Mais quand il l'appelait, le badaud fuyait. On avait peur de lui. La lune veillait en permanence et illuminait les immeubles en ciment d'une pâleur maladive. Le soleil avait laissé son trône, la lune régnait sans partage. Et alors qu'il errait d'un lampadaire à un autre, les étoiles dans le ciel jouaient les Gymnopédies et la Gnossienne n°1 d'Eric Satie.

Un soir qu'il errait dans les rues, il vit une femme. Elle était jeune et jolie. Elle avait de gros yeux qui brillaient, qui brillaient fort. Son père était-il un voleur? Elle, en tout cas, semblait ne rien se reprocher, elle assumait sa présence. Il s'en était approché, mais elle ne l'avait pas fui. Bizarre. Il y avait peut-être un loup. Il était face à elle, elle n'avait pas bougé, elle était encore là, avec son calepin, à prendre des notes.

« - Que faites-vous là? s'inquiéta t-il. Vous êtes-vous perdue?

« - Non. Je cueille la nuit. Carpe noctem. Cette ville est quand même bien banale.

« - Vous trouvez? J'en suis le fondateur.

« - Les villes ont de moins en moins de style. Je suis désolée, je ne me suis pas présenté: Christiane, étudiante en Master 2 Droit de la construction et de l'urbanisme, à la fac juste à côté. »

C'est pour ça qu'elle avait un air si intéressant. Elle étudiait, elle était savante. Il se présenta à son tour:

« - Jad Seif, agriculteur de villes. Oui, je suis le fondateur de la ville.

« - En tout cas, ce n'est pas un étudiant en droit de l'urbanisme qu'il vous faut, c'est un étudiant en courbe de l'urbanisme. »

Ils étaient tous les deux écroulés de rire maintenant, à cause de la vanne qu'ils trouvaient infiniment drôle. Ils riaient d'un rire dément, et leur rire, perçant le silence et la nuit, fit tomber un morceau de ciel. Ils se roulaient par terre, réveillant le voisinage qui râlait et tentait de les abattre au fusil. La dent d'un de ses engrenages à lui s'était surement tordue, il se sentait tout drôle. Oui, il aimait les vannes foireuses. Tiens, son cœur ne fonctionnait plus correctement, il battait irrégulièrement. Dans le ciel, les étoiles jouaient Je te veux d'Eric Satie. Il était tombé amoureux.

« - Il y a quelque chose qui manque à votre ville. Oui, votre ville manque de personnalité.

« - Vous trouvez? J'ai pourtant mis ma personnalité à l'intérieur.

« - C'est que vous n'en avez pas assez. Vous ne voyez pas les choses assez subjectivement.

« - Aujourd'hui, quand je cultive une ville, je suis un peu découragé. Dans ma jeunesse, mes villes, elles étaient mieux que ça parce que j'avais l'impression de pouvoir faire de grandes choses.

« - On aurait espéré des incendies de feuilles vertes et de lueurs enchanteresses, des concerts d'oiseaux, ici des fontaines de bagnoles, là des rues pavées de rêves et d'utopies. »

Il ne savait plus quoi penser. Tout se bousculait dans sa tête. Il voulait se taire, mais ses lèvres n'obéissaient plus. Et soudain, sans qu'il le voulut, il dit:

« - Christiane, saranghae. »

C'était sorti tout seul. Elle le regarda longuement, le regard malicieux, puis elle dit à son tour:

« - Moi aussi, je vous aime bien.

« - Christiane, aimez-moi! Aidez-moi à voir les choses subjectivement! J'ai besoin de vous! Je suis un pauvre agriculteur de villes solitaire sur le point de mourir.

« - Ca dépend de ce que vous me donnerez.

« - Si je meurs, qui m'enterrera? Les voisins porteront plainte contre mon cadavre pourrissant parce que leur paix olfactive aura été troublée. Christiane, je vous aime. Passionnément. A la folie. Je donnerai tout pour être à vos côtés. Par pitié, si vous avez pitié de moi, acceptez mon amour. »

Long silence. Elle réfléchit. Puis elle dit:

« - Si vous voulez, on peut en discuter chez moi. Je vous ferai du thé à la menthe. Et vous m'apprendrez à vous aimer. D'accord? »

C'est alors que main dans la main, il partirent ensemble dans l'obscurité de la ville. Mais la suite du récit, chers lecteurs, ne vous regarde pas.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.