Coïncidence

A l'affiche, "Alexandrie ...New york", il pousse la porte battante du cinéma, plonge dans le brouhaha de la ville, regrette déjà la quiétude de la salle et l'émotion solitaire qui l'étreint encore. C'était la dernière séance du film de Youssef Chahine pour un samedi d'automne propice aux salles obscures. Il marche, lève le nez, au dessus des toits le vent d'autan pousse des nuages gris. Apaisé, il quitte le dédale de ruelles, traverse le boulevard. Quelques gouttes de pluie, sur la place déserte les bouquinistes remballent déjà. Il s'approche d'un étal, tous les casiers sont vides, seuls les livres de poches sont encore là, sagement alignés. La toile du marabout claque, les feuilles virevoltent sur les pavés, sa main court sur les bacs, presque fébrile sur la tranche des livres.

D'un coup, il s'est arrêté, quatre livres, quatre prénoms: Justine,  Balthazar, Montolive, Cléa. Tient qu'est ce que c'est ? Lawrence Durell, "Le quatuor d'Alexandrie", il en prend un, le feuillète, lit au hasard quelques lignes. Il n'est pas du genre à hésiter…Une odeur de pluie se mêle à celle des vieux livres, des bruits de caisses raclent le sol, des portières claquent.
Il les prend tous les quatre, histoires indissociables de destinées écrites. Le tintement des cloches de la cathédrale semble s'évader dans le vent.

Il a payé, remonte le col de son blouson, reprend sa marche, les  mains dans les poches, quatre livres sous le bras. Il pense: Quel  hasard ou quel bon génie a relié le film aux livres ? Comment cette rencontre inattendue peut-elle être fortuite ? Il traverse le pont, au dessous le fleuve s'irise, au dessus il faut lutter contre les coups de boutoir du vent.

C'est bizarre, est-ce la ville ? Est-ce lui ? Est-ce son état d'esprit ? Il lui semble que cette journée d'automne devait être écrite quelque part, aujourd'hui elle l'est. Il pense à l'actualité, au peuple égyptien, Sénèque lui revient en mémoire: "Le destin guide celui qui l'accepte et traîne celui qui lui résiste."

"Bonne lecture" lui souffle le vent mugissant dans les platanes alors qu'il arrive sur la pas de la porte de son immeuble.

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