L'averse

Cette nouvelle est en compétition sur Short Editions dans la catégorie" très très court" jusqu'au 21 mars 2014.http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/l-averseUne goutte de pluie tropicale a plus de chance de tomber sur un toit de tôles rouillées que sur une terrasse de marbre de carrare. L'averse est torrentielle, la chaleur étouffante. L'eau ruisselle de partout, fait tinter les bidons et les casseroles placées sous les gouttières. Vive et chaude, elle file vers les caniveaux saturés, ramasse au passage tous les détritus qu'elle amoncelle en petit barrages détruits dans l'instant.

Cette nouvelle est en compétition sur Short Editions dans la catégorie" très très court" jusqu'au 21 mars 2014.

http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/l-averse

Une goutte de pluie tropicale a plus de chance de tomber sur un toit de tôles rouillées que sur une terrasse de marbre de carrare. L'averse est torrentielle, la chaleur étouffante. L'eau ruisselle de partout, fait tinter les bidons et les casseroles placées sous les gouttières. Vive et chaude, elle file vers les caniveaux saturés, ramasse au passage tous les détritus qu'elle amoncelle en petit barrages détruits dans l'instant. Elle déborde dans les rues mal asphaltées, entraine la poussière accumulée, nettoie purifie ou contamine, puis se jette dans le fleuve tout proche.

Le quartier du port sera bientôt inondé. Le Wouri, large fleuve tropical à l'embouchure paresseuse, pousse ses eaux limoneuses bien loin au large, jusqu'à l'ile de Bioko où elles se mélangent aux eaux de l'Atlantique dans golfe de Guinée.

 L'enfant des tropiques patauge dans ce limon soyeux, torse nu, ses petits pieds disparaissent dans l'écume. Il n'a pas lâché ses sandales en plastique qu'il tient fermement dans sa main gauche tandis que de l'autre il farfouille le caniveau à l'aide d'une tige de bambou. L'averse redouble d'intensité, l'eau a noyé toute la rue, il a de l'eau jusqu'au genoux. Une voiture passe à côté, l'asperge d'une vague fangeuse. Surpris, il rit d'un rire effrayé et reprend à sa quête incertaine.

 L'enfant a pour seul horizon cette eau boueuse qui lui file entre les jambes. Des trombes d'eau se déversent sur la ville, dessinent en silhouettes fantomatiques les cabanes de tôles du bidonville. Ignorant les périls, l'enfant jouit de la fraîcheur toute relative de l'orage. Les grosses gouttes d'eau tiède lui coulent dans la bouche, il oublie la fournaise de la case en tôle, la poussière de la rue qui maintenant ressemble tout à fait à un lac et où plus aucune voiture ne circule.

 Tout a changé, tout se transforme, oublié l'astre brûlant, oubliée l'ombre étouffante des palmiers poussiéreux, oubliée l'odeur acre de la tôle surchauffée. Là, à moitié nu sous le déluge, l'enfant vit sa première véritable aventure. De la poussière qu'il côtoie chaque jour, il ne reste que ce flot purificateur. Il est aux anges, inconscient mais trop conscient, il rit, patauge, fouette le flot de son bambou, dompte la marée où flottent maintenant toutes sortes de débris de bois, de canettes vides, d'emballages plastiques.

 L'eau du ciel, celle qui purifie, coule dans ses cheveux bouclés, elle lave toute les poussières, toutes les sueurs, toutes les craintes accumulées dans l'attente de la mousson salvatrice. Dans un jeu spontané, l'enfant a retrouvé la liberté oublieuse des esprits purs et sans colère. Il joue comme seul un enfant sait jouer.

 De l'eau jusqu'à la taille, il a dérivé vers le bas de la rue. Au milieu du grand carrefour qui mène au port, la guérite du policier de la circulation est noyée à mi hauteur. Il peine à lutter contre le courant, s'appuyant sur le bambou, son petit poing toujours fermé sur ses sandales. A travers le voile opaque des trombes d'eau il reconnaît les murs blancs de son école. Soudain il perd pied, lâche son bambou mais pas les sandales. Une vague le submerge un instant, il s'accroche à une branche flottante, reprend pied. Des voix le hèlent, sur les toits des immeubles du carrefour, il aperçoit, à travers le rideau de pluie, des adultes qui font de grands signes de désespoir.

 Il n'a pas peur, il a tellement désiré l'eau. Il se baigne, se laisse porté par le courant qui file en direction du carrefour. Il perd pied à nouveau, esquisse un mouvement de brasse. Alors qu'il passe sous les fenêtres de l'école, il sent une poigne vigoureuse le saisir par le bras et le propulser à l'intérieur d'une coursive. Eberlué, suffoqué, il entend une voix familière lui susurrer gentiment :

-Alors élève Weya, on sèche la classe aujourd'hui.

GJ décembre 2012

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