Fumée Blanche Fumée noire

La 4 chevaux Renault est rutilante, d’un vert pistache, ses pares chocs chromés étincellent sous le soleil. Elle est là, posée sur les galets incapable d’avancer, enlisée sur un banc de gravier que le Rhône a charrié. Les galets de moraines blancs et gris font comme un lit à la petite voiture dont les roues disparaissent à demi. Le vent souffle en brise légère sur les saules et les peupliers qui bordent les berges, irisant les feuillages de lumière scintillante. De blancs cumulus ponctuent le bleu profond du ciel de cet été 1958.

Dans la voiture trois jeunes enfants sont assis à l’arrière, “success story” d’une démographie galopante d’après guerre. J’entends le bruit du moteur qui vrombit, des roues qui patinent. Mes deux soeurs, sous les injonctions de notre mère, descendent pour pousser la voiture qui patine et s’enfonce un peu plus dans le gravier blanc. Les fillettes et la mère poussent, le père sue et jure, le Rhône, majestueux, roule ses eaux encore bleues et profondes vers Lyon à quelques kilomètres en aval. Les portières de la 4CV battent comme les ailes d’un oiseau prenant son envol, les larmes qui noient mes yeux me renvoient une image floue, irréelle. Le soleil, le vent, animent la scène d’ombres vivantes, les voix et les cris semblent appartenir à un autre événement, un ailleur métamorphosé par le chagrin.

De guerre lasse, mon père part en quête d’aide dans une ferme voisine et revient avec un puissant cheval de trait et son propriétaire. D’un franc coup de collier la bête sort la 4CV et ses occupants de leur embarras.

 Nous vivions à Vénissieux tout à côté du dépôt des locomotives à vapeur. Les rotondes touchaient de leurs butoirs le talus qui soutenait la maison de notre citée “cheminote” dans la banlieue de Lyon. Mon univers allait de la rue et de son passage à niveau, aux rotondes, jusqu’au petit pré qui jouxtait la maison. Les monstres de ferraille noire, nos voisines, soufflaient chuintaient où sifflaient selon leurs va-et-vient sur le pont tournant. D’une lente rotation il promenait ces grosses dames couvertes de suies et de charbon pour les aiguiller bien sagement vers leurs voies de garages. Ces véritables géantes de la Schenectady Work Corporation, les 141R, étaient de belles américaines arrivées là après 1945. Dignes filles du plan Marshall, elles soufflaient leurs volutes de fumées blanches où noires, poussaient d’inquiétants mugissements lorsqu’elles quittaient leurs garages pour aller filer ailleurs très loin, sur les grandes lignes du Paris Lyon Marseille, destinations lointaines que je ne soupçonnais même pas. Le feu habitait ces monstres, heureusement le talus était haut et c’est souvent du dessus que je les regardais. Mais quand d’aventure je descendais dans la rotonde avec mon père, les roues quatre fois plus hautes que moi, les bielles, les tuyauteries sous pression, la chaleur, les vapeurs et les odeurs qui s’en échappaient me révélaient la véritable existence de ces ardentes géantes.

Elles faisaient parties de mon quotidien, allaient et venaient telles de grosses bêtes domestiques qui obéissaient à des nains habillés de bleus aux visages noircis qui trimaient à la pelle à charbon pour nourrir leurs coeurs de braise. Elles étaient là sous mes yeux, je les côtoyais en voisin admiratif et inquiet.

Côté rue, les Dauphines, les Arondes, les Chambords étaient autant de mécaniques automobiles beaucoup plus civilisées pour un enfant de trois ans. Elles s’arrêtaient bien sagement au passage à niveau, l’ultime frontière de mon monde connu, laissant la priorité aux reines du rail. C’est jusque là que j’accompagnais le laitier sur son scooter triporteur. Quelle griserie, l’air sifflait à mes oreilles, les bouteilles de lait tintaient, le voyage semblait si long.

La maison faisait partie d’un groupe de trois constructions, logement de fonction des cheminots du dépôt de locomotives, nous habitions un rez- de chaussé. Tout à côté de la maison il y avait un garage, construction légère en tôle ondulées, de forme demi cylindrique posée à même le sol et adossée perpendiculairement à la haie qui jouxtait la rue. Le pignon sud de la maison donnait sur le petit pré qui entourait ce garage. L’été le soleil brûlait le chiendent et les lézards couraient sur le mur jaunâtre. En contre bas, au delà de la piste qui ceignait les rotondes, les grosses machines à vapeurs rythmaient de leurs souffles de baleines nos jeux d’enfants. Voici décrit un espace qui à mes yeux était immense. J’ai clairement identifié trois des côtés du pré: d’une part, la piste de gravier jaunes et les rotondes, en face la rue, la haie et le tube de tôles brillantes qui constitue le garage. Côté habitation, un passage menait devant la maison avec son perron et sa cour gravillonnée. Mais le fond du champ à l’opposé du mur jaune reste étrangement lointain dans ma mémoire, sans doute l’était-il réellement car le pré de forme rectangulaire était très allongé. Il est cependant significatif que jusqu’à l’âge de cinq (1960, date à laquelle nous déménageâmes à Dijon vers une autre citée cheminote), mon ambition exploratoire se soit cantonnée au lieux précédemment décrit. Le fond du pré restera à jamais terra incognita.

Plus tard questionnant mon père, il me dit que, là bas, au fond du pré il y avait la cantine des cheminots.

Une des composantes principale de ce faubourg de banlieue était un élément volatile atmosphérique directement produit par nos voisines à vapeur: La suie.

Elle était partout visible et invisible, sur le sol sur les choses et sur les gens. Certain jour elle tombait en volutes sur les draps blancs qui séchaient derrière la maison, ou finissait sur les joues des enfants et parfois dans nos bouches, lorsque nous sucions les graviers de la cour.

Souvent j’accompagnais mon père au jardin. C’était des potagers de type « jardins ouvriers » groupés en un même lieu à vocation maraîchère, un peu à l’écart de la ville. De petites cabanes de planches et d’énormes fûts de cents litres pour réserve d’eau jalonnaient les carrés de légumes. J’arrachais une belle carotte la rinçais dans un gros bidon et croquais à pleine dent la racine au goût de terre.

 A la fin des années cinquante, mon horizon s’élargit et le chemin de l’école m’ouvre à de nouvelles découvertes, les collines avoisinantes de cette banlieue lyonnaise se hérissaient, dans un chantier permanent, des tours de béton de villes nouvelles. Les quartiers neufs s’engouffraient dans la modernité d’un lieux devenu tristement célèbres: Les Minguettes. Les premiers airs de twist sortaient des postes à transistor, ma mère découvrait le lave linge. La télévision entamait son invasion inéluctable des foyers et l’automobile celle des rues, dès lors nous consommions des automobiles d’occasion.

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