Café urbain

Chaque tasse de café livre une histoire à dormir debout. Quand ce breuvage entre en contact avec nos papilles gustatives, on croirait des dieux qui parlent, on se croirait oracle. Troublés, nous veillons sans pouvoir dormir. Impossible de trouver le sommeil. Alors nous comptons les jours qui nous restent à vivre, nous tâtons la tumeur qui nous emportera, nous nous préparons à fuir l'incendie qui nous privera de nos souvenir et de notre propriété privée, nous craignons la folie. Notre cœur qui bat si vite, il risque de lâcher. Nous cherchons dans le café la cause de notre désespoir, une issue de secours - il faut éviter la catastrophe, l'infarctus. Mais plus nous cherchons, plus le trouble s'empare de nous, nous envahit. Des gens sont morts à cause de ces conneries. Qui prévenir? Personne ne nous croirait. J'ai essayé la cigarette, une fois seulement. Puis j'ai arrêté. Ça ne m'a pas plu. Je préfère le café, c'est plus destructeur.

Dans le café, il y a des villes. Jadis, à l'époque où l'homme isolé luttait contre ses semblables dans une lutte sans trêve de tous contre tous, furent versés dans quatre tasses de marbre, d'argile, d'ivoire et de métal, quatre cafés qui différaient par la texture et les mondes qui les habitaient. Dans le café d'eau tonnaient la colère des torrents, les plaintes du déluge et le chant de la pluie qui baignaient de reflets aquatiques et d'abysses métalliques la gorge de ceux qui y goûtaient. Dans le café de terre s'épanouissaient des notes de branchages et de feuillages, des saveurs de fruits et de champs récemment labourés, des faisceaux de lumière qui transperçaient l'ombre des forêts. Dans le troisième café, c'étaient le vent, les tempêtes gonflant les voiles pour des horizons imprenables que l'on ne cessait d'atteindre, dont on s'éloignait sans cesse, les rayons du soleil qui tombaient sur le sombre front des conquérants. Puis il y avait le dernier café, né d'un volcan en éruption. Sa tasse avait été forgée dans le plus résistant de tous les métaux par un forgeron inconnu qui seul avait su le travailler. Il était mort, oublié de tous. Mais la tasse lui avait survécu.

La guerre sifflait dehors. Jad Seif, dans son taudis, admirait le paysage, les villes qui s'élevaient, les immeubles amputés qui tombaient un à un. Le pet des bombes semblaient se rapprocher. Il tendit son oreille. Fausse alerte. Il avait fait la guerre au monde entier, il avait peur du monde entier. Il se cachait dans l'ombre de son taudis, et de là, il entendait les hurlements, les plaintes, les pleurs et les chants de Noël qui brisaient la nuit en mille morceaux. Partout dans la ville, des sapins de cent mètres risquaient de prendre feu - imaginez avec les guirlandes électriques les effets d'un court-circuit -, et Noël se rapprochait dangereusement. Il neigeait des flocons de sang. Il l'aimait bien, son taudis. Là, tous les cafards se réunissaient pour faire la fête. Ils venaient danser tous les vendredis et samedis soir. C'était plaisant à voir. Son taudis était invisible à l'œil nu des habitants de la ville. Il lui avait permis de fuir leur compagnie assommante et dangereuse. Parfois, l'ami Bashar, un ami de longue date en qui il avait seul confiance, lui apportait ses croquettes et sa gamelle remplie de lait. C'est grâce à l'ami Bashar qu'il avait pu se nourrir pendant toutes ces années. Les néons brillaient au loin, les lueurs de la guerre, qui annonçaient les soldes chez Richbond et autres idioties assommantes, et lui, dans l'ombre, il dégustait son café.

Dans sa tasse, il y avait une guerre. Il y voyait des luttes, deux villes opposées dans une guerre fratricide, la Ville-Nord et la Ville-Sud, qui ne différaient pas trop l'une de l'autre. La guerre ne s'expliquait pas vraiment. On était en guerre, c'était tout. Ça pétait de chaque côté. De chaque côté, les troupes attendaient de pouvoir foncer sur l'ennemi, et quand elles attaquaient, c'était la merde. Jad Seif se voyait planqué dans des tranchées. Avec lui, Manüel Balls qui était général.

« - Kurwa! dit Jad Seif. Quand attaquerons nous that fucking troupe ennemie? J'en peux plus, mon général!

« - Pas d'insolence avec moi! On les attaquera quand le Soleil sera couché.

« - Tak, mon général. Mais comment les attaquerons-nous? Devra t-on faire du tapage pour les réveiller?

« - On les attaquera par surprise.

« - Tak, mon général. Mais la lâcheté n'est-elle pas contraire à l'esprit de guerre?

« - Ignores-tu, ya hmar, que le manque de lâcheté est contraire à la laïcité?

« - Nie, mon général.

« - Alors arrête de discuter les ordre et exécute! »

C'était rigolo, la lâcheté, finalement. Jad Seif, assis par terre s'amusait à écraser les fourmis qui le suppliaient de les épargner - il ne devait pas en rester une seule. Le général Manüel Balls, lui, veillait à ce que la laïcité soit strictement respectée. La laïcité devait être respectée dans le tracé des tranchées, dans la préparation des tapas, dans le sens de la marche, dans la texture du riz japonais gluant, dans l'association des atomes d'hydrogène, et quand au loin apparaissait un ennemi, on tirait dessus, et pas de quartiers. Kurwa! Que le temps semblait long.

La nuit était maintenant tombée. Au loin apparut un homme qui ressemblait en tout point à Jad Seif. C'était le fameux Jef de Sédijaf, son alter-ego. Un signe.

« - Go go go go go! Sus à l'ennemi! » ordonna le général Manüel Balls.

Jad Seif fonça dessus tête baissée, visa et le tua. Jef de Sédijaf n'était plus qu'un tas de cendres qui volait au vent. Puis dans la ville ennemie, il tua tous les civils - ils n'étaient plus qu'un tas de cendres qui volaient au vent. Il se mit alors à pleuvoir, des torrents naquirent, emportant les ruines des deux villes vers le Léthé. Pouah! Jad Seif cracha dans la tasse et la balança au loin. Au dehors, les néons brillaient, de plus en plus intensément. Bientôt, il y aurait des aveugles.

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