Les murs

La peau bleu métallisé du serpent scintille au loin, glisse lentement jusqu'au quai, expire et se fige.

Le serpent éternue et de ses flancs soudain béants suintent des grappes d'organismes affairés.

Les grappes se désintègrent et se mêlent à d'autres grappes, sorties du ventre d'autres serpents bleus venus d'ailleurs, puis finissent pas se disloquer dans la ville. Chaque organisme suit le chemin qui lui est assigné, comme aimanté par une force qui détermine son itinéraire, sa fonction, la mission qui lui est dévolue.

Tel s'engouffre dans un immeuble, tel dans un taxi, tel autre s'engloutit dans un parking souterrain. Parfois, des incidents se produisent : téléscopages, hésitations, omissions, contre sens. Il n'existe pas d'essaim immunisé contre les inadaptés. Suivant leur potentiel de nuisance, il est décidé de les neutraliser, ou pas. A condition de les repérer.

Un organisme pénètre par erreur dans une impasse, qui n'était pas sa destination, fermée par un mur. Ce n'est pas la première fois qu'il s'égare. C'est une question de concentration. On lui a souvent reproché sa propension à la distraction, à l'errance.

Chaque organisme possède en lui la force musculaire, la laxité ligamentaire, la capacité mentale pour franchir toute sorte d'obstacle. Mais les murs ont des noms qui sont comme des preuves, afin que nul ne puisse nier leur existence : norme, on ne passe pas ; interdit, on ne passe pas ; sécurité, on ne passe pas.

L'organisme déviant, figé - car c'est ainsi que l'on est censé se tenir face à un mur - scrute le montage des pierres. Il s'agit d'ue construction banale d'éléments standards, empilés sans recherche, qu'un ciment gris colle les uns aux autres. L'ouvrage n'a qu'une seule et unique fonction : clore.

Quelque chose tombe au sol avec un bruit mou.

A terre, un petit tas.
L'organisme s'accroupit pour observer le petit tas de plus près : c'est du mortier, sec, qui se délite, de la poussière agglomérée, rien de plus. Il fait glisser les grains entre ses doigts. C'est doux.

- Tiens, ça s'effrite. Personne ne s'en occupe ? se demande t'il.

Il n'a rien d'autre à faire que tromper l'ennui, alors à l'aide de ses clés d'appartement, il gratte, creuse, déjointe, des heures durant. Et les pierres tombent, une à une, parfois par deux, par trois, la chute des unes entraînant celle des autres.

A la fin, les pierres entassées forment comme un escalier grossier. L'organisme escalade ces marches par lui inventées et réalise qu'il peut aisément passer de l'autre côté du mur.

Il jette un oeil.

Il connaît ce qu'il voit. Il trouve instantanément des repères familiers. Mêmes couleurs criardes, mêmes enseignes ostentatoires, même masse grise informe, mouvante. Ses oreilles reconnaissent chaque bruit : klaxons rageurs, sirènes agressives, chuintements de pneus sur le goudron sale.

Mêmes arbres serviles.

Ce n'est qu'un autre métabolisme urbain.

Le centre commercial pond des grappes d'hommes vides que rien ne remplit jamais. Des hommes sans fond, des hommes qui fuient, des hommes estropiés par une force qui détermine leur itinéraire, leur fonction, la mission qui leur est dévolue.

 

L'organisme s'assoit un moment en haut de ses marches. Il n'a pas envie d'aller de l'autre côté. Il n'aime pas plus ce côté du mur que celui qu'il habite.

Il se parle doucement à lui même :

- C'est pas les murs.

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