Billet de blog 19 janv. 2014

El Presidio Hotel

gérard jacquemin
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Sitôt descendu du bus climatisé de la Greyhound company, la chaleur me tomba dessus comme une masse. Un gros soleil rouge, pourtant déjà bas sur l'horizon, irradiait les faubourgs de Tucson d'une chaleur sèche et étouffante. L'hôtel était au bout de cette rue poussiéreuse, murs blancs, trois étages et une enseigne de néons déjà allumés clignotait son nom "El Presidio Hotel".

Ma chemise me collait à la peau et la sangle de mon sac marin me sciait l'épaule. L'ombre gagnait enfin la rue. Pressé, la tête encore bourdonnante des vingt quatre heures passées dans le bus, j' allongeais le pas vers l'hôtel et pénétrais dans le bar qui occupait le rez de chaussé de l'édifice. La relative fraîcheur de l'ombre brassée par les pales de gros ventilateurs de plafonds me sortit de ma torpeur. Quelques clients accoudés au bar sirotaient des Bourbons, la salle était presque vide, des types aux allures de cowboys attablés autour d'une table de bois patiné, tapaient le carton.

Tout  ici avait un côté vieillot et suranné mais ce qui faisait tout le charme de cet endroit c'était celle qui trônait en plein milieu du comptoir, une majestueuse caisse enregistreuse. On ne voyait qu'elle, énorme, ronde bien faite avec de grosses touches en émail et des chiffres blancs qui tournaient en cliquetant. Une des plus belles caisses enregistreuse que j'ai jamais vue, de couleur brune, patinée elle aussi. Accoudé juste à côté d'elle, je commandais une budweiser agrémentée de citron vert.  Fraîcheur de la canette en aluminium et de la bière coulant dans mon gosier,  après midi finissant, lumière déclinante, un juke box égrenait une vielle musique country, dans mon sac un viatique littéraire, "Trilogie new-yorkaise" de Paul Auster.

J'avais quitté New York depuis une huitaine de jours et les histoires de détectives privés me poursuivaient encore au fin fond de cet Arizona poussiéreux. Mon imagination débridée m'emmenait  toujours plus loin, à travers cet immense continent en quête de grands espaces et de solitude. La grosse caisse enregistreuse fit tinter son tiroir caisse, je ramassais mon sac et passait à la réception juste à côté du bar.  
Au deuxième étage, la fenêtre de la chambre donnait sur la rue juste au dessus de l'enseigne lumineuse, la nuit risquait d'être courte. Un lit de bois ancien et une énorme commode surmontée d'un miroir sur toute sa largeur constituaient l'unique mobilier de la pièce aux murs blancs. J'allumais une winston et me replongeait dans "Trilogie new-yorkaise". "Deux détectives privés pris dans le cycle infernal de "Qui espionne qui ?" deux destins qui s'entremêlent jusqu'à l'ultime chute. Paul Auster savait mener ses lecteurs par le bout du nez, l'imbrication de plusieurs récits en un seul, l'art de changer le point de vue du narrateur ou de se mettre en scène lui même, les ambiances, l'appel aux plus grands poètes de la littérature américaine, tout contribuait à vous égarer, à vous perdre. Le lieu ou je me trouvais, la chambre que j'occupais, l'écrivain qui me subjuguait, l'enseigne aux néons qui répétait sans cesse dans la nuit étoilée "El Presidio Hôtel" "El Presidio Hôtel", tout contribua à une des plus longues et des plus passionnantes nuits blanches qu'il m'ait été donné de vivre. Quand les premières lueurs de l'aube se reflétèrent dans le miroir de la commode et que la brise matinale secoua la poussière des rideaux de la fenêtre grande ouverte, je tombais dans les bras de morphée.

Bien plus tard, lorsque j'ai relu mes carnets de voyage, je me suis demandé si tout ça n'était pas qu'un seul et long rêve illustré, fruit d'un imaginaire voyageur mais, lorsque j'ai retrouvé cette photo l'autre jour au fond d'un carton, j'ai su que tout était vrai.

el presidio hotel © GJ

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Climat
Près de Montélimar, des agriculteurs exténués face à la canicule : « Beaucoup de travail et de questions »
Mediapart a sillonné la vallée de la Valdaine et ses environs dans la Drôme, à la rencontre d’agriculteurs qui souffrent des canicules à répétition. Des pans de récoltes grillées, des chèvres qui produisent moins de lait, des tâches nouvelles qui s’accumulent : paroles de travailleurs lessivés, et inquiets pour les années à venir.
par Sarah Benichou
Journal
Le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — Liberté d'expression
Un retour sur l’affaire Rushdie
Alors que Salman Rushdie a été grièvement blessé vendredi 12 août, nous republions l’analyse de Christian Salmon mise en ligne en 2019 à l’occasion des trente ans de l’affaire Rushdie, lorsque l’ayatollah Khomeiny condamna à mort l’écrivain coupable d’avoir écrit un roman qu’il jugeait blasphématoire. Ce fut l’acte inaugural d’une affaire planétaire, sous laquelle le roman a été enseveli.
par Christian Salmon
Journal — États-Unis
L’écrivain Salman Rushdie poignardé
Salman Rushdie se trouvait sous assistance respiratoire, après avoir été poignardé le 12 août, alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole sur une scène de l’État de New York. De premiers éléments sur le profil de l’agresseur témoignent d’une admiration pour le régime iranien.
par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Le nucléaire sans débat
Où est le débat public sérieux sur l'avenir du nucléaire ? Stop ou encore ? Telle est la question qui engage les générations futures. Une enquête remarquable et sans concession qui expose faits et enjeux. (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Le piège du nucléaire
Maintenant que la France est en proie à des incendies en lien avec le réchauffement climatique, que notre pays manque de plus en plus d’eau et que notre président et ses ministres, après avoir renationalisé EDF, nous préparent un grand plan à base d’énergie nucléaire, il serait temps de mettre les points sur les « i ».
par meunier
Billet de blog
Face aux recommandations du GIEC, comment réconcilier l’écologie avec le nucléaire
L'écologie politique a toujours manifesté une aversion contre le nucléaire. Pourtant, cette source d'énergie décarbonée n'est pas dénuée d'intérêt. D'où vient alors ce désamour pour le nucléaire ? Le nucléaire devrait se guérir de deux maux: sa filiation militaire qui met en exergue sa dangerosité, et l'absence d'une vision stratégique renouvelée et forgée avec l'adhésion de la société.
par francois brechignac
Billet de blog
Réagir avant qu'il ne soit trop tard 2/4
L’avenir n’est plus ce qu’il était ! La guerre en Ukraine, la menace nucléaire, la crise alimentaire, le dérèglement climatique, les feux gigantesques de l’été, les inondations meurtrières, autant d’épisodes anxiogènes de la modernité face auxquels nous devons impérativement réagir. Ces désordres du monde constituent une opportunité à saisir pour modifier notre trajectoire
par HARPAGES