UN APRES MIDI, RUE DARU...

L’après midi s’éternisait. Les aiguilles de la pendule au dessus de la porte d’entrée, semblaient fossilisées. Elles indiquaient une heure. Le temps était figé comme une mouche engluée dans une flaque de miel.  Il avait envie de dormir ; le kébab qu’il avait englouti à midi pesait sur son estomac. Il n’aurait pas dû écouter son copain Momo. Il le savait. Chaque fois, c’était pareil, il ne savait pas lui dire non. Momo l’avait appelé par dessus le capot des voitures qui bloquaient la rue Daru et lui avait proposé de s’en payer un chez le turc. Momo aimait jouer au caïd. Il avait deux ans de plus que Sami et cela suffisait pour asseoir son autorité. Il avait  senti les réticences de Sami. Mais il savait se montrer persuasif. Il aurait pu traverser sur le toit des voitures sorte de tortue romaine, à la manière d’un James Bond mais il s’était retenu et  avec des gestes évocateurs, qui avaient amusé Sami, il lui avait  fait comprendre que son patron était encore au bistrot et qu’il en avait pour un bon moment. Sami avait seize ans, il travaillait depuis trois mois chez  Mohammed Ben Saïd. Au début, il avait été content de quitter l’école et de rejoindre le monde des adultes, mais il avait vite déchanté. En fait, son travail consistait à  garder le magasin pendant que Mohammed Ben Saïd buvait des cafés à la terrasse du Novelty, regardait passer les filles et discutait sans fin  avec ses connaissances. Momo, grand seigneur disait à Sami : Profite ! Tant que tu n’as pas de patron sur le dos. Mais Sami n’était pas tranquille pour autant car Mohammed pouvait rentrer à n’importe quelle heure. Il redoutait moins sa présence que son absence. Celle ci laissait toujours planer une menace  invisible, plus  difficile à  supporter. Il se souvenait  du jour où entre midi et deux profitant du creux de la journée, il était allé, entraîné par  Momo, fumer une clope sur un banc au soleil. Depuis le banc, il avait gardé un œil sur l’entrée du magasin. Mais ce jour là, caramba, quand il était rentré,  il s‘était retrouvé nez à nez avec Mohammed. Comment il avait fait pour entrer sans être vu ? Mystère ?  Celui ci l’attendait avec une tapette à mouches. Sami  sentait encore sur ses joues le feu cinglant  de cette arme en plastique et l’humiliation qu’il avait ressentie alors ne s’était pas encore effacée.

Une heure vingt… Il lui fallait attendre vingt heures pour pouvoir enfin être libre. Comme on lâche un sac d’oignons, Sami se laissa tomber sur le petit tabouret derrière le tiroir caisse. Son monde était fait à présent d’ennui. Il croulait sous l’ennui. Sami regarda autour de lui ; le magasin était plein comme un œuf. Il étouffait,  il avait besoin de respirer.  Il craignait parfois que les piles de coupons de tissus qui dressaient leurs strates de chaque côté de l’allée centrale  ne s’effondrent sur lui et ne l’ensevelissent. Cela lui  rappelait ses cours de géologie de cinquième. Il avait bien aimé cette idée d’empilement du temps et les couleurs du canyon du Colorado sur les diapos  que son   prof s’obstinait à leur montrer étaient encore bien présentes à son esprit. Il gardait un souvenir ému de monsieur Bosc ; il espérait que ce dernier en ressentait tout autant pour lui mais il ne se faisait pas trop d’illusions. Leur cohabitation n’avait pas été de tout repos surtout pour ce pauvre Mr Bosc. Aujourd’hui,  en regardant la tranche  multicolore des tissus, il regrettait sa jeunesse insouciante. C’était le moment le plus creux de la journée. Il en venait presque à regretter l’absence de Mohammed. Personne à qui parler. Il se sentait isolé  au fond de sa  grotte. Le magasin de Mohammed Ben Saïd était une vraie caverne d’Ali baba. Elle s’appelait : Le Sésame. Pas très original ! On y  trouvait tout ce que l’on voulait : des tissus orientaux, des tapis soigneusement roulés contre le mur, des vêtements traditionnels, des babouches, des épices, des conserves, des boissons, du pain et tout un  matériel culinaire : tajines, verres de toutes les couleurs, fours, théières. Tout cela ne le faisait pas rêver. Il viendrait peut-être quelqu’un pour acheter un sachet de coriandre ou de raz el anout. Pas de quoi rêver ! Il ne comprenait pas pourquoi son patron ne fermait pas le lundi comme les autres boutiques du faubourg. Déjà le nombre d’heures de travail de la journée aurait fait hurler un syndicaliste même jaune, alors l’idée de s’arrêter même  un seul jour allait à l’encontre de toutes les  valeurs de Mohammed. La télé branchée sur Al Jezira retransmettait des images du conflit en Syrie. C’était si loin.  Le son ne marchait pas et Sami regardait ces scènes de rue muettes  où les habitants hurlaient leur douleur devant les caméras. Il était ému par ces images. Des copains voulaient même partir là bas devant l’inaction et l’indifférence. Les cris, les mimiques, les gestes de désespoir, dans le silence, prenaient une dimension terrifiante.  Le crépitement silencieux des armes n’y était que soubresaut. A son tour,  Sami balaya d’une rafale de sa kalachnikov virtuelle tout le couloir du magasin. Mais qu’il se passe quelque chose ! L’inactivité lui donnait sommeil. La pile de tapisseries sur le comptoir l’attirait.  Il y  posa sa tête sur son coude replié. Dans cette position : un  œil à moitié fermé, il suivait avec son index, les contours d’une mosquée étincelante d’or sur un fond bleu marine. Sa mère avait la même au dessus de son canapé. Ses minarets  dressaient leurs doigts vers le ciel. Il aurait bien aimé aller à Istanbul. Cette  ville le  fascinait. Son doigt suivait à l’aveugle, la calligraphie qui entourait le tableau. Il ne savait pas lire l’arabe, il avait essayé au collège de suivre quelques cours mais il n’avait pas  accroché avec le prof. Pour Sami, c’était très important. Maintenant devant les arabesques de la calligraphie, il regrettait de ne pas avoir insisté. Il regrettait tout le temps. Le velours lui chatouillait agréablement la joue et il frotta son visage plusieurs fois voluptueusement contre le tissu. Il bâilla, ferma quelques instants les yeux. A une heure et demie, il dormait profondément.

 

-Hé ho ! Réveille-toi ! Mais réveille-toi ! Tu vas te réveiller !

 Sami ouvrit les yeux. Momo était penché au dessus de lui et  le secouait comme s’il avait voulu lui arracher l’épaule

-J’y crois pas ! Je rêve ! Pince-moi ; Dis- moi que je rêve !

Sami se sentait bizarre. Décidément ce kébab chez le Turc ne devait pas être très frais. Il se redressa et  un vertige terrible lui retourna les sens. Il faillit vomir. Il ferma les yeux  et se laissa couler, mais Momo l’attrapa par les épaules et l’empêcha de se rendormir.

-Mais tu vas ouvrir les yeux, dis ?  Regarde où on est. !

 Sami obéit car la voix de Momo  d’habitude si fière et si sûre lui paraissait soudain bien pleurnicharde. Le spectacle qu’il vit alors le cloua sur place. Ils étaient assis tous les deux sur la tapisserie de chez Mohammed Ben Saïd. Jusque là rien d’exceptionnel mais au lieu d’être dans le magasin, ils étaient en plein ciel. Sami se pencha sur le côté et la frayeur qu’il ressentit  faillit le faire dégringoler. Ils étaient à une centaine de mètres au dessus du sol. Le tapis ondulait et vibrait dans l’air comme s’il avait été propulsé par un moteur. Momo était vert et il  s’accrochait de  toutes ses forces aux bords du tapis.

-Dis qu’est- ce qui nous arrive ? couina Momo.

Sami ne répondit pas. L’air qui  lui giflait le visage acheva de le réveiller. Le tapis avait des sautes d’humeur. Parfois il ralentissait et pénétrait avec douceur dans le coton des nuages parfois il semblait  devenir fou et réalisait un véritable gymkhana entre les colonnes de cumulus.

Momo était assis, raide comme un passe lacet. Sami à ses côtés, put voir qu’il avait les yeux fermés et que ses lèvres remuaient en une prière muette. Il le laissa à ses supplications et détourna le regard. Le paysage valait qu’on ouvre les yeux ! Sami n’avait jamais voyagé. Il n’était jamais allé plus loin que Palavas. Montpellier-Palavas avec le bus. C’était tout. La mer l’avait arrêté. Maintenant il apercevait en bas, sa masse mouvante et des bateaux qui lui égratignaient le dos. Sami avait envie de crier sa joie. Il se retourna vers Momo et lui toucha l’épaule. Ce dernier ouvrit les yeux mais les referma aussitôt. Décidément,  Il ne voulait pas voir ce qu’il voyait. Alors Sami s’assit confortablement en tailleur. Le tapis ondulait doucement et Sami sentait sous son postérieur des vibrations voluptueuses. Ses doigts hésitèrent, ils touchèrent une arabesque en forme de cimeterre. Le tapis plongea comme une pierre vers la mer. Sami se cramponna, rentra la tête dans les épaules et   s’attendit à l’impact violent avec l’eau mais non, le tapis continua au raz des vagues à une vitesse vertigineuse. Ses doigts frôlèrent à nouveau la calligraphie et cette fois le tapis stoppa net, fit un demi tour et se mit à foncer à reculons. Toucher la pointe des minarets faisait remonter le tapis. Sami s’amusa pendant un bon moment sans prêter la moindre attention aux hurlements épouvantés  de Momo. Il était aux anges. Il savait conduire, il avait manœuvré tant de fois la vieille caisse de son père et même s’il n’avait pas son permis et il savait que ce n’était pas demain la veille qu’il pourrait se le payer, l’idée de se garer rue Daru en plein Montpellier sur un tapis volant le faisait  rigoler aux larmes. La tête de Mohammed ! Il avait hâte de voir ça. Sami se sentait libre pour la première fois. Aucun mur, aucune frontière autour de lui, aucune angoisse. Un tapis lui permettait de se libérer de la terre, de s’échapper de sa prison. Pas  besoin de GPS.

 La nuit était venue, rassurante. Sami aida Momo devenu un petit enfant,  à s’étendre confortablement  et s’allongea lui aussi. Il faisait confiance pour la première fois de sa vie….

 

Une sensation de brûlure sur les épaules, de froid humide sur les jambes le réveilla. Le chuintement  obsédant, comme celui d’ un   balai frottant le sol, envahit son cerveau. Il finit par se  retourner. Une lumière blanche, aveuglante lui fit fermer les yeux.   C’est alors qu’une vague un peu plus forte que les autres l’inonda.  Il se redressa d’un bond et s’ébroua comme un jeune chien. Il était au bord de la mer, sur une plage désertique. Sa peau le brûlait, cela devait faire un bon moment que le soleil le cuisait. Petit à petit, tout lui revint à la mémoire. Le tapis,  Momo ! Momo ?  Où était Momo ? La plage était déserte. Une angoisse le saisit. Pourvu que Momo ne soit pas tombé ! Il se mit à courir le long de la plage, dans un sens, puis il revint sur ses pas. Il  appela .Seul les cris aigres des mouettes lui répondirent. Quelques centaines de mètres plus loin, il aperçut une forme étendue à moitié dans l’eau. Il se précipita, mort d’inquiétude. La forme ne bougeait pas. Quand il fut tout près, il découvrit la tapisserie de chez Mohammed. Il la tira hors de l’eau, l’essora et l’étendit comme une serviette de bain sur le sable. Elle ne ressemblait plus au tapis magique qui lui avait procuré tant de bonheur la veille. Des auréoles blanchâtres entachaient sa surface. Le soleil cognait dur. Personne. Sami ne savait quoi faire. Il roula le tapis encore humide, le chargea sur son épaule et s’éloigna de la côte. Il marcha une partie de la journée. Le paysage était sec, avec de temps en temps un peu d’herbe rase. Quelques moutons broutaient cette manne avec  application. Il vit un berger appuyé sur une longue canne, il s’approcha mais ne parvint pas à se faire comprendre. Un troupeau cela signifiait qu’il devait y avoir un village. En fin d’après midi il distingua au loin  les contours d’une ville. A mesure qu’il approchait  l’animation se faisait plus intense. Des 4/4 qui avaient oublié d’être rutilants, des pick-up sillonnaient la route goudronnée. Dans leurs bennes, des hommes et des femmes s’accrochaient aux barres qui maintenaient la bâche. Sami avançait sur le bord d’une route défoncée. Il se dit que les services de la voirie du coin  n’étaient pas au top. De chaque côté, des maisons grises aux fenêtres fermées laissaient dépasser des ferrailles. Tout semblait inachevé.  Tout respirait la pauvreté.  Devant lui marchait une femme  toute vêtue de noir. Elle tirait par une corde un âne chargé d’un énorme fagot de bois. Elle avait l’air d’avoir des ennuis avec son animal. Celui-ci hennissait lamentablement et refusait  d’avancer. Au passage, il put voir mis, en valeur par un teint halé, de magnifiques yeux verts émeraude  soulignés de khôl. De la sueur perlait sur son front. Sami les dépassa. C’est alors qu’il entendit derrière lui, une chute. Il se retourna et vit le fagot qui gisait par terre.  Il posa son tapis et entreprit de réinstaller le bardât sur le dos du bourricot. Il équilibra la charge et la fixa avec les cordes qui pendaient de chaque côté. Il lui semblait avoir fait ça toute sa vie. Il tourna autour du bourricot qui le regardait d’un œil doux. Celui ci agita sa tête en signe d’acquiescement, ses longues oreilles, chassant les mouches qui s’obstinaient à se coller à lui. Puis Sami se retourna vers la propriétaire. Celle ci avait caché le peu qui était encore visible sous son voile noir. Elle saisit la longe qui traînait par terre, la passa par dessus son épaule et sans dire un mot, elle avança en tirant .Mais  le bourricot arque bouté semblait avoir les quatre pattes plantées dans le sable. Sami essaya à son tour de  faire avancer ce substitut de vaisseau du désert mais rien n’y fit. Cette sale bête avait semble-t-il déjà longuement abusé dans la journée de la patience de sa patronne. Sami eut beau lui décocher un coup de pied qui aurait fait rêver Zlatan, le têtu ne broncha pas d’un millimètre. Sami était furieux. Aucune voiture ne lui résistait. Il savait toutes les démarrer. Son père l’appelait toujours quand sa vieille Peugeot faisait des caprices. Et là, cet âne lui faisait honte ! Il ramassa son tapis et s’apprêtait à prendre congé quand  miracle celui ci se mit à avancer. Il trottinait allègrement maintenant  sans attendre. Il entendit un rire joyeux sortir de dessous le grand voile. Ce rire en cascade lui fit penser à une source d’eau fraîche, à une  fontaine au milieu d’un patio ombragé. La petite silhouette noire retenait son voile que la brise gonflait, elle fit un petit signe de la main et se sauva, courant derrière son âne. Sami se préparait à entrer dans la ville quand une ombre  très sombre arrivant par derrière, le surplomba, le dépassa  suivie immédiatement par un bruit assourdissant de pâles d’hélicoptères. Sami eut froid malgré la chaleur, il pensa aux Nazguls du seigneur des anneaux. Immédiatement ce fut l’horreur. Des crépitements de mitrailleuses trouèrent l’air, des explosions assourdissantes lui crevèrent les tympans. Sami vit les gens qui étaient devant lui sur le chemin, rattrapés par la course rectiligne des balles. Les impacts de balles faisaient des trous dans le sable et cassaient les silhouettes qui s’agenouillaient lourdement avant de s’aplatir le nez dans le sol. Elles continuaient leur chemin de mort en pointillé reniflant leurs prochaines victimes. Une voiture fit une embardée comme si son conducteur ivre avait perdu le contrôle et se fracassa contre un panneau publicitaire. Du capot sortait un nuage de fumée, le klaxon était bloqué.  Sami  aperçut le conducteur affalé, le front contre la vitre. Du rouge colorait son turban et Sami comprit qu’il n’embrassait pas amoureusement son volant. Mais le bruit des pâles qui hachaient l’air se fit entendre à nouveau. Sami se précipita  dans le renforcement d’une bâtisse, se plaqua de tout son long  contre le mur , mit ses mains sur sa nuque et ne bougea plus. Les hélicoptères, comme de  gros insectes, tournèrent une fois de plus , au dessus de lui. A chaque passage, il rentrait la tête dans ses épaules et s’attendait à sentir son dos déchiqueté.  Il entendit des cris, des hurlements de douleur. Il ne savait pas combien de temps cela dura. Puis le silence se fit. Plus terrible encore. Il n’osait bouger, ce sont les autres qu’il entendit qui le poussèrent à bouger. Il se releva, il vit des gens courir dans tous les sens, revenir d’où ils étaient partis, repartir de l’autre côté complètement fous et  inutiles. Il avança au milieu d’un  champ de bataille. Il était vivant, sonné. Il tremblait de tous ses membres. Il n’essaya même pas de porter secours. Il en était incapable. Devant lui couchée comme une oriflamme, il vit une forme enroulée dans son voile noir qui  regardait fixement le sable. Elle ne bougeait pas. On aurait pu croire qu’elle se reposait. Sa main serrait toujours la longe à laquelle était attaché son âne.  Celui-ci, paniqué, cherchait à s’enfuir et  dans ses mouvements désordonnés pour se dégager, il tirait sur le bras qui le retenait et agitait ce corps de mouvements obscènes. Sami était terrifié, il cherchait autour de lui qui pouvait l’aider. Son regard s’arrêta sur le  panneau publicitaire gigantesque qui se déployait devant lui : Un homme souriant au regard bleu acier tenait une kalachnikov dans ses mains et tenait par les épaules, un groupe d’enfants, d’un air protecteur. C’est alors qu’un homme et une femme,  se jetèrent sur le corps  comme pour le protéger. Leïla, Leïla ! Au milieu de ces paroles gutturales  Sami ne comprenait que ça. Ils  délivrèrent le corps de son attache. Le bourricot en profita pour se débander. L’homme leva ses mains pour prendre à témoins ce dieu qui permettait de telles choses. Ses mains étaient rouges et poisseuses. Sami eut envie de vomir. Il se laissa tomber sur le sol.

 

Hé ! Réveillez- vous ! Sami sentit qu’on le secouait, il avait mal à la tête .Il se leva précipitamment, si brusquement qu’il  fit tomber le tabouret sur lequel il était assis. Il s’était endormi. Heureusement Mohammed Ben Saïd n’était pas encore  là. La pendule au dessus de la porte marquait deux heures. Il avait dormi une demi-heure. Face à lui, se tenait une fille. Elle jouait avec une mèche de ses cheveux. Il ne comprenait pas ce qu’elle disait : « J’aurais pu partir sans payer, c’était facile ». La voix était un rien railleuse. Elle parlait d’une théière. Il avait soif. Il se rappela  ce rire qu’il avait entendu, qui lui faisait penser à une fontaine rafraîchissante. Il avait mal à la tête. Il ne parvenait pas à retrouver ses esprits. Mon dieu ! Ce cauchemar !  Il leva les yeux vers celle qui visiblement se payait sa tête et devant les yeux de gazelle qui le contemplaient, le cou  de Néfertiti, il sentit le mécanisme de son cœur qui marquait un temps d’arrêt comme faisait la vieille montre de son grand père Moustapha.  Ses jambes ne le portaient plus, il dut se rasseoir. Les mots restaient bêtement hors de son contrôle, enfouis au fond de sa gorge comme dans un magma gluant. Sami se sentit débile. Il se leva, fit un tour sur lui même, comme font les chiens qui cherchent leur place, se tapota la poitrine pour remettre la machine en marche puis devant l’échec de sa tentative, il  se rassit. Maintenant, la jeune fille en face de lui était hilare. Elle lui lança un regard par en dessous, un peu inquiète, se demandant visiblement quel était cet énergumène et ce qui ne tournait pas rond chez lui. Comme Sami ne décollait pas de son siège, c’est elle qui choisit la théière, objet de ses vœux, sur l’étagère au milieu de tout un bazar en fer blanc. Elle l’éleva très haut au dessus de sa tête et dans un geste élégant, comme lorsqu’on sert le thé dans les petits verres de couleur, elle fit glisser l’étiquette qui enserrait le bec verseur. Celle ci tomba sur le nez de Sami et lui dessilla les yeux. A nouveau un rire cristallin, lui vrilla le cerveau. Sami mit ses mains sur ses oreilles.  La fille paya et il la suivit du regard jusque dans la rue.  Elle le quittait un peu vexée. Leïla ! Attends ! Elle se retourna, surprise. Il n’y avait plus trace de moquerie dans ses yeux. Elle lui fit un petit signe de la main avant de s’en aller. Sami attendit qu’elle eut disparu au bout de la rue, alors il traversa pour aller voir son copain Momo qui travaillait comme apprenti chez le coiffeur d’en face. Le magasin était plein de clients et  le patron, furieux se lamentait. Il  balayait les touffes de cheveux noirs qui jonchaient le sol.  Momo dont c’était un des travaux, n’était pas venu cette après midi et il ne lui avait rien dit. Même son portable ne répond pas ! avait-il ajouté.

Sami l’abandonna à ses récriminations. Il revint au magasin. Il s’assit derrière le comptoir.  Il attendit le retour de Mohammed Ben Saïd avec inquiétude car la tapisserie aux minarets bleus avait disparu.

 

 

Monique Arcaix

                                                                                        

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