Nuit d'Afrique

Nuit noire, une vague lueur orangée traîne au dessus des toits de la ville vers le couchant. Une brise tiède souffle de la mer, chassant des effluves nauséabondes de la journée. Quelques fragrances de jasmin et de manguier semblent dissiper l'air poisseux, les lampadaires diffusent leur lumière de sodium sur les trottoirs poussiéreux, les couleurs criardes des néons des boîtes de nuit transpercent l'obscurité.

 Acha vient de se remettre du rouge aux lèvres. Le vigile l'a laisser entrer sans difficulté. Passé le sas, elle se plonge avec délectation dans l'ambiance climatisée du Crystal, havre de fraîcheur dans la touffeur de la nuit. Peu de clients, il est trop tôt, la piste de danse est vide, les lumières tamisés tombent sur le bar. Sur les tabourets hauts, une demi douzaine d'expatriés sirotent déjà des wisky-coca, leurs panses d'alcooliques coincées contre le bar. Un clin d'oeïl complice au patron derrière le bar, elle rejoint Issa et Madeleine, deux copines installées dans un petit salon au bord de la piste.

Issa est grande, les cheveux défrisés tirés en arrière en catogan, sa robe fourreau pailletée moule son grand corps musclé, dévoile la naissance d'une poitrine imposante et met en valeur une paire de fesses avenantes, Issa est une professionnelle. Madeleine s'habille plus ample, son grand pagne jaune et doré est censé dissimuler son embonpoint, elle a du charme, des petites tresses à rubans colorés encadrent son large visage aux lèvres pulpeuses, elle est caissière dans le même supermarché qu'Acha son amie.

-Voilà notre petite Acha ! Tu es de sortie ce soir ma chérie  ou tu rabats pour tes copines ?

-Oh ! Ça va la grande, mêle toi de tes oignons. Elle saisit le verre d'Issa, suce la paille, repousse brutalement le verre.

- Pouah ! Tu es déjà à l'alcool, tu vas pas finir la soirée.

-Mais il n'y a personne ce soir, Mado as-tu vu de nouveaux bateaux à quai ce soir ?

Madeleine se pomponne devant un miroir de poche, elle fait la moue.

- Il n'y avait qu'un pétrolier cet après midi, mais le gars du port m'a dit qu'ils attendaient trois cargos avant demain.

-On a peut être des chances alors.

Les hommes accoudés au bar, reluquent les trois jeunes femmes, leurs regard lubriques et leurs rires gras laissent les jeunes femmes indifférentes.

- Quelle bande de gros porcs, ils ont pas intérêt à me toucher ce soir.

La nuit s'avance, la boîte se remplit peu à peu, musique disco, les danseurs envahissent la piste, femmes et hommes se trémoussent sous les sunlights et les stroboscopes.

Une bande de jeunes hommes fait son entrée. Après des semaines de mer, l'escale est l'occasion de sortir en boîte, distraction incontournable de jeunes mâles en quête d'aventures peu glorieuses. Les corps chaloupent, les jeunes femmes jaugent les nouveaux arrivants. Echange de regards, sourires, connivence sensuelle, éternelle séduction. La promiscuité de la piste encourage les contacts, Acha a ferré un jeune type, plat comme une ablette en jean's et chemise de coton qui la reluque depuis un petit moment. Elle s'approche en dansant, se frotte un peu contre lui pour l'exciter, il lui fait comprendre par un geste discret qu'il voudrait fumer. Dans le vacarme de la musique, tout en dansant, leurs visages se rapprochent.

- Jolie mademoiselle, on peut acheter de l'herbe dans le quartier ?

-T'en veux pour combien ?

L'homme joue avec ses mains, dix, vingt, trente...

Acha lui fait signe de le suivre, ils se faufilent discrètement dans la foule, croisent Issa qui glisse à l'oreille d'Acha.

- Tip top le freluquet, plume le bien.

Acha hausse les épaules.

 Dehors, la chaleur les étouffe presque, Acha entraîne le jeune homme chez sa grand mère, ils traversent la rue et plongent dans les venelles du quartier. Arrivés, elle le fait assoir sur le large canapé de skaï devant le ventilateur qui vrombit.

-Grand mère y a un client pour toi, elle regarde le type.

-Alors mon mignon cent, deux cents, trois cents... ?

-Va pour quatre cents, mais je veux la goûter.

Un instant après la grand mère arrive avec un paquet de marijuana roulée dans du papier journal.

-Mais monsieur, on a pas de papier à cigarette.

-Tant pis, le type a déchiré un bout de papier journal et se roule un joint. Il l'allume, tire quelques bouffées, une quinte de toux déchire l'air, le ventilateur fait voler la cendre alentour. Acha et sa grand mère partent d'un grand rire en voyant le jeune homme s'étouffer.

Il paye la grand mère, coince le paquet serré dans le papier journal dans sa ceinture sous sa chemise. Acha l'entraîne vers la sortie, elle lui prend mollement la main, le regarde, nonchalante.

-T'as encore un peu d'argent pour moi hein ? Si tu veux bien on va à l'hôtel.

Le type pressé lui glisse un billet dans la main.

Arrivés devant le Crystal.

-Je vais poser tout ça au bateau, je reviens.

Acha veut le retenir, sachant très bien qu'elle ne le reverra peut être pas. Il lui plaque un baiser sur la joue.

-Je reviens tout à l'heure.

 A l'aube, la boîte de nuit s'est vidée. Issa est partie avec son troisième client de la nuit, quelques danseurs éméchés se trémoussent encore sous les lumières noires de la piste. Acha et Madeleine sont accoudées au bar, un peu dépitées, à moitié endormies. Les deux ingénues rêvent encore au bel homme blanc qui les demandera en mariage et les emportera loin d'ici, quelque part en Europe, loin de la chaleur pestilentielle du port, là où il y a des rues propres, de beaux magasins et des enfants blonds aux yeux bleu.

GJ 12/2012

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