Malentendus

Il contemple longuement le large fauteuil noir un peu affaissé qui est désormais le sien et soupire d’aise : depuis le temps qu’il cherche du boulot, enfin un contrat. Et un gros, en plus. L’assurance de pouvoir s’offrir quelques jours de congés à la fin. Ce chantier de construction d’une voie rapide tombe vraiment à pic, parce qu’il commençait à désespérer. Pourtant, la construction des routes c'est son truc : trente ans qu’il fait ça.

Il contemple longuement le large fauteuil noir un peu affaissé qui est désormais le sien et soupire d’aise : depuis le temps qu’il cherche du boulot, enfin un contrat. Et un gros, en plus. L’assurance de pouvoir s’offrir quelques jours de congés à la fin. Ce chantier de construction d’une voie rapide tombe vraiment à pic, parce qu’il commençait à désespérer. Pourtant, la construction des routes c'est son truc : trente ans qu’il fait ça.

Au début, son premier patron lui avait dit : « Tu verras, c’est un chouette boulot, mais très mal reconnu. On est un secteur en déficit d’image ». Il n’avait pas tout de suite compris. Et puis le vieux avait ajouté : « Avant tout il faut savoir communiquer, être clair, sinon on court le risque d'un malentendu ». Et il est vrai que depuis ses débuts, il en avait eu à affronter, des malentendus. Cela dit, après tout, puisqu’il finit toujours par trouver un chantier, il lui faut bien constater que tout finit toujours bien. Et ça fait du bien.

Mais c’est quand même étrange de mesurer combien les gens ne comprennent pas ce que c’est que l’intérêt général. Ils râlent à cause de quelques maisons, ou soi-disant pour cause d’environnement. Mais en fait, lui, il s’en occupe de l’environnement, c’est l’environnement qui ne comprend pas toujours. Lui il fait une sorte de lifting pour que tout soit plus beau, plus en ordre aussi, et avec une route. Il secoue la tête puis rigole intérieurement. Il se rappelle de ces quelques dizaines d’hurluberlus qui avaient un jour cru pouvoir l’arrêter avec trois banderoles. Des givrés. Quelques escouades policières plus tard, il avait pu commencer. L’avantage de l’intérêt général, c’est qu’on a toute de suite la police qui vous aide à le faire comprendre. Et comme lui travaillait dans l’intérêt général, les excités n'ont réussi qu’à le mettre en retard. Ce jour là, il avait d’ailleurs compensé en travaillant plus vite, ce qui lui avait valu une prime. Pour un peu il les aurait remercié.

D’ailleurs, il est tellement général, l’intérêt, qu’il faut des dizaines et des dizaines de réunions de plein d’élus et de conseillers pour décider du tracé. C’est bien la preuve que c’est un intérêt partagé par tout le monde, non ? Sans compter les enquêtes publiques, qui permettent d’écrire ce qu’on veut. La liberté totale, quoi. Bon, c’est vrai qu’elles ne sont pas toujours lues, mais elles existent. Si les gens ne veulent pas s'exprimer c'est leur problème, mais au moins : pas de malentendu. En fait, aujourd’hui, tous ces opposants qu’il avait croisés lui semblaient surtout être des agités du bocal qui cherchaient à faire parler d’eux sans prendre en compte la modernisation de la société.

Il met le contact et des clignotants de couleur orange s’allument au milieu de quelques voyants verts. Il faut le temps de la laisser chauffer.

Même sa femme n’avait rien compris. Pourtant il en avait passé des heures à lui expliquer comment coordonner un chantier, tenir les délais, gérer un plan de maintenance. Et puis un jour elle était partie, comme çà, sans prévenir. Il n’avait vraiment pas compris pourquoi. Un psychologue de la boite dans laquelle il travaillait alors lui a dit : « Tu es le mari qui a tué le Prince Charmant ». Ils parlent bizarrement ces gens là. Qu’est-ce qui lui a pris de parler de Prince Charmant ? Il n’a jamais cherché à être un prince charmant. Il veut juste une femme pour s’occuper de lui et faire ce qu’il ne veut pas faire. Ce n’est pourtant pas compliqué à comprendre.

Encore un malentendu.

Avec tous ces malentendus autour de lui, il s'est alors dit qu'il fallait faire quelque chose, et il a décidé de s'inscrire à une formation. Une session spéciale destinée à mieux communiquer avec les malentendants. Et il en est ressorti avec son certificat de compétence. Il ne lui reste plus qu’à trouver une autre femme pour tester l’efficacité de ses aptitudes nouvelles.

Cette formation l'avait fait longuement réfléchir, et il avait du convenir que ce n’est pas si facile de bien communiquer avec son conjoint. Toutes ces questions techniques, toutes les exigences de planification, ce n’est pas facile à comprendre pour une femme qui n’est pas du métier. Heureusement qu’il était devenu pédagogue niveau trois : en principe, cela lui permettrait de capter son attention trente à trente cinq minutes par jour. La formation de sa future épouse va être un peu longue, mais il faut savoir donner de soi, dans la vie, si l’on veut arriver à ce que l’on souhaite. Et lui veut une femme qui le comprenne.

Il jette un dernier regard vers les jauges et les témoins lumineux, tous verts. Il est temps de s’assurer que tout le monde est prêt. Compte tenu de la taille du chantier, ils sont près d’une cinquantaine, quand même. Il lance un message radio à ses collègues : « On y va dans cinq minutes. Tout le monde est OK ? ».

Il lui répondent par l’affirmative, un par un. Alors un sentiment de fierté l’envahit. A nouveau, aujourd’hui, malgré l’incompréhension des imbéciles et la concupiscence des autres, il reprend son travail d’éclaireur, de défricheur. Cette route, c’est le symbole majestueux d’une aventure multimillénaire qui emmène la Civilisation toujours plus loin dans sa découverte d’horizons lointains. Il est temps de communiquer officiellement que le grand moment est arrivé : « Terriens. Comme cela a été décidé lors de la dernière Commission Intergalactique des Voies Spatiales, votre planète doit disparaître afin de laisser la place à une voie rapide de délestage. Vous n’avez émis aucune objection lors de l’enquête publique qui était à votre disposition sur Alpha du Centaure depuis deux cent cinquante de vos années. Il vous reste donc douze microcycles universels, soit cinquante quatre de vos secondes, pour évacuer cette planète. Passé ce délai, la charge positronique la fera exploser ».

Il a fait très attention à s’exprimer clairement. Ce serait trop bête de terminer sur un malentendu.

18861415.jpg

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.