Sortie pédagogique

La colline a installé quelques maisons sur ses hauteurs, tout autour du puits multicentenaire. La brume matinale se déchire en lambeaux cependant qu’au loin, les cloches résonnent en même temps que les bêlements de ceux qui les font tinter. Le vieux four à pain s’ennuie et semble se demander pourquoi on l’a restauré, tant il ne sert jamais. En contrebas, dans un ensemble de bâtiments en bois construits récemment près de la rivière, quelques dizaines de personnes sont réunies. Pour l’essentiel, ils ont entre quinze et dix sept ans. Mais une huitaine d’entre eux a la trentaine passée, parfois depuis un bon moment. En ce qui me concerne, c'est la cinquantaine qui est passée depuis un moment. Café, thé ou chocolat, tartines et jus d’orange à volonté. Depuis la terrasse qui surplombe la rivière, je trouve que les parfums du petit déjeuner sentent bon une nouvelle journée. Une nouvelle journée où tout serait possible.

Quatre groupes se forment et répartissent accompagnés et accompagnateurs. Ce matin, ce sera la cycle de l’eau. Dégrillage, macrophytes et bactéries aérobies, nous voilà. Et pour ce qui est du château : pas de princesse au programme. L’enthousiasme est inégal, alors on souligne que l’absence de traitement des eaux tue plus de 4 000 enfants par jour. « Par jour ? ». Il a vraiment l’air atterré. « Par jour ». Premier arrêt à la source. Le guide du Syndicat Intercommunal fait son boulot : il explique le ruissellement, la filtration, le rôle des roches. Mais Sarah s’en fout. L’eau pure qui jaillit depuis des siècles, elle n’en a rien à foutre. Les oiseaux qui pépient, les copains qui rigolent et l’air qui se fait doux, elle s’en fout aussi. Sarah shoote dans un poteau, se fait mal et s’affale en criant. Après elle-même.

« Elle sert à quoi la grenouille, M’dame ? ». « C’est une grenouille pédagogique ». Je ne savais pas qu’ils avaient autant d’humour dans les Syndicats Intercommunaux. La petite troupe reprend le chemin du car. Entre temps, Gaël est parti voir « si Sarah allait mieux ». L’année dernière il enseignait la biologie cellulaire en Master à la Fac, alors l’ambiance d’une seconde professionnelle, ça le change un peu. Mais il a du cœur et des tripes, et cela se sent. Sarah est calme. Tout le monde remonte dans le car en direction des filtres à roseau. Le car est à peine parti qu’une ado agrippe Fabrice en roulant des yeux affolés. Elle semble étouffer. « Merde, la ventoline, vite ». Le car s’arrête dans le premier parking qui se présente : ce sera celui d’un importateur de banane. L’ado reprend tout doucement son souffle, assise sur un terre-plein. Quelqu’un émerge des bureaux, propose son téléphone et un verre d’eau. Il doit même y avoir un lit d’urgence dans l’infirmerie. « Merci. Ca ira. Merci beaucoup » répond Gaël. Un peu plus tard, nous voilà parmi les roseaux. Le soleil chauffe de plus en plus et les langues se délient. Le brouhaha du groupe s’amplifie et il faut de temps en temps « secouer » et à d’autres moments calmer les ardeurs. « M’sieu, y a Corentin qui va pas bien ». Ah oui, effectivement, Corentin ne va pas bien. Il est en train de se frapper la tête contre le mur de parpaings qu’il y a le long du chemin, et sur ce qu’on en voit il commence à saigner. Tout le monde se précipite. Il est en pleurs. Coup de fil à l’infirmière du Centre, puis au médecin. Calmant. Il faut une pharmacie très bien équipée, pour ce genre de sorties. Corentin se calme puis s’assoupit.

Retour au car. Dix minutes de route et nous voilà au château sans princesse. Hormis Corentin, qui dort, tout le monde descend et va s’assurer que l’eau d’ici est comparable à l’eau de là. L’exiguïté fait que quelques animateurs restent en dehors. Gaël hausse les sourcils : « C’est quand même chaud cette classe ». Fabrice hausse les épaules « Pareil que les autres, pareil que les autres années. La France des villes a mis à mort la France des champs. Il y en a, t’as même pas idée de comment ils vivent. Hier, avec 20 hectares, ils élevaient leurs enfants correctement. Aujourd’hui, avec 20 hectares, ils sont au RSA et survivent à peine. Ajoute les familles explosées et la désertification…». Lorsqu’ils ressortent du château d’eau, Fabrice va vers l’un d’entre eux, avec quelques pâtes de fruits. Puis il revient vers Gaël « Il refuse de manger aux repas. Moi je veux bien, mais il ne va pas tenir longtemps ». « Comment ça se fait ? » demande Gaël. « Je ne sais pas. Il parait que ça date de l’année dernière. Mais bon, Je ne suis pas psy, je suis prof. Et encore, des fois je me demande. Tout ce que je sais, c’est qu’on n’a pas le droit de les laisser tomber. Après, je ne sais plus rien ». Pour le retour au centre en vue du déjeuner, tout les encadrants se sont répartis dans le car. Moins de vingt minutes plus tard tout le monde est attablé.

L’entrée fera l’objet d’une discussion sur les situations particulières des uns et des autres cependant que lors du plat de résistance, les personnes ressources seront listées pour ceux qui découvrent. Au fromage, on évoquera les différentes commissions internes qui permettent d’échanger des infos.  Avec plus de trois cent élèves au total, impossible de ne compter que sur les conseils de classe. Lors du dessert, on parlera musique et le café donne la parole aux téléphones portables.

14h00.

Même groupe, nouveau départ. Il est décidé de se répartir les surveillances prioritaires. Au menu de l’après-midi : huit kilomètres de promenade pour parler pêle-mêle de biodiversité et de patrimoine bâti. On va commencer par un ancien moulin habilement restauré. Sarah et une ado rondelette s’approchent de moi : « Vous êtes prof de quoi ? ». « Maths, physique, chimie ». Elles n’ont pas l’air convaincues. « Moi j’aurai cru que vous êtes prof de bio. Parce que vous avez l’air de vous y connaître en bio » fait l’ado. Je réponds « Oui. Un peu. Et alors ? Vous trouvez que ça ne va pas ensemble ? ». Elle hausse les épaules « Moi je suis dyslexique de toute façon. On me l’a dit la semaine dernière. ». Sarah la regarde, elle continue : « Si je suis là c’est grâce à Patricia, parce que mes parents voulaient pas que je redouble, ils disent que ça sert à rien ». « Pourquoi ils disent ça ? » fait Sarah. L’autre hausse les épaules. « C’est comme ça depuis que mon petit frère est né. C’est pour ça que je fais des tentatives de suicide. Mais en ce moment j’en fais moins, ça va mieux, je fais que des automutilations ».

Fabrice détaille la construction d’une ferme du XVIIIème siècle puis Gaël explicite à la fois les variétés végétales et les variétés animales. Munies de boites dotées d’une loupe, les uns et les autres récoltent ici un lézard vert, là une araignée suspendues à un fil ou une branche d’acacia. L’ado rondelette ramasse distraitement quelques insectes tout en expliquant le monde intérieur qui est le sien. Et Sarah, celle qui shoote dans les poteaux et s’insulte en public, l’écoute et pose quelques questions, très peu. Mais le regard est très attentif. Puis elle se retourne vers moi : « Moi j’aurais dit que vous êtes psy ». Je souris. « Psy ? Pourquoi donc ? ». Elle fait une moue : « Parce que vous regardez tout et vous ne parlez pas beaucoup ». Je suis un peu interloqué. Un troisième ado se joint au trio. « Et on va faire quoi, cette année, en maths ? ». Je réponds : « Je ne sais pas. A vrai dire, je m’en fous un peu. De toute façon, ce n’est pas moi qui ai fait le programme. Donc ce que l’on doit faire, on verra ça au fur et à mesure. C’est comment on va le faire qui m’intéresse le plus ». Sarah a un petit air très contente d’elle : « C’est bien ce que je dis, vous devriez être psy ». Je ne peux m'empêcher de rire.

La progression du groupe s’effectue à travers champs et élevages. Deux cochettes et un verrat  nous regardent passer comme on regarderait passer un car de touristes. La troupe s'étire au gré des lenteurs des uns et des envies de sieste des autres. « Hop là. On se bouge sinon c’est corvée de nettoyage ce soir ». Les retardataires maugréent mais s’exécutent. Un vieux logement de vigneron, dont il subsiste à peine quelques ruines, a été transformé en chantier de fouilles pédagogique pour aspirants archéologues. Ici, au milieu des chênes et des charmes, subsistent quelques pieds de vigne. Mais ces derniers tendent leurs grappes de raisin à plus de six mètres de haut : la vendange va être délicate, et les oiseaux seront servis prioritairement. Fabrice intervient sur l’habitat et Gaël en profite pour nourrir celui-qui-ne-mange-pas-à-table. Puis ils se relayent et Fabrice peut prendre quelques minutes pour s’assurer qu’il n’y a pas de crise larvée.

Le chemin longe la rivière, difficile d’avancer à plus de deux de front. Nous passons devant trois alezans et deux chevaux noirs aux magnifiques balzanes. Le trio contemple les cinq chevaux puis avance. Sarah se faufile pour pouvoir marcher à coté de moi. « Et vous êtes notre prof de maths pendant les trois ans ? ». « Je ne peux pas répondre, je n’en sais rien. Mais ce n’est pas probable ». Elle secoue la tête : « Dommage ». Elle semble hésiter. « Moi je n’aime pas les maths parce que j’y arrive jamais. Après ça m’énerve et je peux plus me contrôler. Donc c’est pour ça qu’il vaut mieux que j’en fasse pas. » Elle reprend son souffle, l'ascension n’est pas vraiment difficile, mais c'est la fin de journée. « Mais je verrai bien. Peut-être que cette année ça ira mieux, parce que mon père va peut-être avoir du travail. Parce que mes parents sont divorcés, et…alors…enfin…c’était un peu dur. Et c’est pour ça que mon père, il a plus du tout d’argent. Mais lui disait que c’est parce qu’il en trouvait pas, du travail. Et ma mère elle disait qu’au lieu de boire il ferait mieux de chercher du travail. Alors il a arrêté de boire, mais maintenant il fume et ça lui coûte plus cher. Et c’est pour ça qu’on peut plus se voir avec mon frère ». Elle s’arrête en haut de la côte : « Et ça, ça m’énerve vraiment. Parce que c’est pas juste ».

Les visages commencent à être fatigués. Entre le kayak, les randonnées et la spéléo ou le VTT, les organismes aspirent à une longue pause. Le dîner sera copieux : salade, hachis parmentier fait maison et fromages à volonté. Le self est calme et détendu, les images et éclats de rire se succèdent. Les enseignants-accompagnateurs dissertent longuement sur la météo du lendemain : il sera toujours temps d'affronter la réalité.

Encore un peu plus tard, les tentes qui regroupent les élèves douze par douze bruissent de chuchotements et d’éclats de rire. Quelques couples se faufilent dans l’ombre. Quelques milliards d’étoiles se sont levées pour tenter de leur prêter main forte. Ils vont en avoir besoin.

Sinon, c’était une belle journée pédagogique : j’ai appris plein de choses.

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