Tonton Joe Biden contre le jeune cadre dynamique Paul Ryan

Ils étaient réunis à Danville, dans le Kentucky, ce jeudi soir. Leur mission était de répondre aux questions de « Martha », la journaliste Martha Raddatz, pour cet unique débat télévisé opposant les candidats à la vice-présidence. Sur la gauche, Joe Biden le démocrate, s’exprimant avec son ton décontracté habituel, allant jusqu’à donner du « my friend » à son voisin.

Ils étaient réunis à Danville, dans le Kentucky, ce jeudi soir. Leur mission était de répondre aux questions de « Martha », la journaliste Martha Raddatz, pour cet unique débat télévisé opposant les candidats à la vice-présidence. Sur la gauche, Joe Biden le démocrate, s’exprimant avec son ton décontracté habituel, allant jusqu’à donner du « my friend » à son voisin. Une sorte de tonton Biden jouant à la perfection le rôle qu’on lui a attribué dans la campagne (tant 2008 que 2012) : être l’atout blanc de Barack Obama, celui qui sait parler à la classe ouvrière. Il a oscillé entre les éclats de rire, les moments d’émotion et les couplets concis récités sur un ton un poil agacé censés rappeler à son voisin de table et aux Américains que le monsieur, à 70 ans, sait de quoi il parle. Il connaît les « faits », il a répété le mot assez souvent pour qu’on le comprenne.

Sur la droite, Paul Ryan, spécialiste ès « budget-censé-réduire-les-dépenses-publiques-comme-jamais » et égérie du mouvement Tea Party pour cette raison (la dette étant devenue leur obsession). Il est en effet à l’origine du  « plan Ryan », un plan justifiant des coupes budgétaires et la quasi-destruction de ce qu’il reste de l’Etat providence aux Etats-Unis au nom de la réduction du déficit public. Fervent catholique, il est également adepte de la méthode dite « Power 90 Extreme » (jetez un œil sur Google, ce programme est censé sculpter rapidement le corps de quiconque le suivant avec la rigueur d’un spécialiste du budget).

Au cours du débat, Paul Ryan a souvent mis en avant sa relative jeunesse, il a 42 ans. Soit pour faire passer Joe pour un papy, soit pour séduire les jeunes, soit les deux. Lors de sa conclusion, quand chaque candidat n’a plus que deux minutes pour convaincre l’Amérique, il m’a semblé un instant voir un jeune cadre dynamique passant l’entretien de sa vie dans le secteur privé, chez Bain capital par exemple, le fonds d’investissement de son patron Mitt Romney (Paul Ryan n’en a jamais passé, toute sa carrière s’est déroulée dans le public).

Venons-en au débat. Quelque chose comme 98 chiffres ont été cités : beaucoup de données sur les taxes, celles censées augmenter et celles censées baisser, puis sur le nombre d’Américains concernés ; des données sur le programme public d'assurance santé pour les personnes âgées Medicare et sur sa réforme (que souhaite absolument le duo Romney-Ryan) ; encore des données sur les impôts et la classe moyenne puis sur les impôts et les riches ; quelques chiffres sur la réforme de la santé de Barack Obama ; des chiffres sur le budget alloué à la défense... Il me faudra plus de quelques heures pour comprendre ces données et vérifier leur exactitude. De toute façon, comme disait Didier Porte il y une semaine à propos de la rappeuse Diam’s, peut-être que vous vous en « tamponnez vigoureusement le coquillard ». L’essentiel reste que Républicains et Démocrates ne sont pas d’accord sur les chiffres, que les premiers parlent de réduire les dépenses sauf les dépenses militaires tandis que les démocrates ne veulent pas trop toucher aux premières et réduire les secondes.

Mais il y a deux thèmes sur lesquels je souhaite m’arrêter. D’abord sur la politique étrangère et notamment l'Afghanistan. Lors de vifs échanges, Joe Biden a tenu à répéter à plusieurs reprises que le retrait d’Afghanistan aura lieu courant 2014 et ne sera repoussé sous aucun prétexte. Paul Ryan parle également d'un retrait des troupes américaines en 2014, mais en donnant l'impression de vouloir garder une petite marge de manœuvre. Il répète qu’il ne faudrait pas « perdre les bénéfices du travail accompli ». Libre à chacun d’interpréter cette phrase. A noter que dimanche dernier, cela faisait onze ans que les premiers soldats américains débarquaient en Afghanistan. Pour l’occasion, des New-Yorkais s’étaient réunis pour protester contre ce conflit devant le monument dédié aux victimes du Vietnam, à la pointe de Manhattan. Ils étaient seulement vingt.

Retour au débat, et à l’Iran cette fois. Joe Biden explique que 1/la bombe nucléaire iranienne n’est pas pour demain, 2/ pour le bien de tous, il va falloir faire baisser la température sur le sujet, 3/ le jour où l’Iran représentera une menace réelle et que la guerre sera le dernier recours, les Américains ne seront pas les seuls à réagir, « et avoir le monde derrière nous, c’est important ». Paul Ryan explique que le clan républicain veut « des sanctions »« Vous voulez la guerre ? », l’interrompt Joe Biden-. Plus tard, Paul Ryan clarifie sa vision : il faut intervenir quand la sécurité nationale est en danger, point.

Ils évoquent encore la Libye et la Syrie, puis la modératrice en vient à un sujet qui divise tout autant : l’avortement. Car comme nous l’avons déjà écrit, il y a comme une « guerre anti-femmes » plus ou moins subtile qui se déroule en ce moment aux Etats-Unis (relire cet article où l’on apprend que les plannings familiaux américains sont en voie de disparition, que l’avortement devient donc un droit compliqué à faire valoir et que le droit à la contraception se retrouve lui aussi remis en cause). Martha -puisque Joe Biden ne cesse de l’appeler par son prénom- pose donc cette question : « Vous êtes tous les deux catholiques, en quoi vos croyances personnelles influencent votre position sur l’avortement ? ».

Joe Biden répond qu’il respecte la position de l’église catholique mais qu’il n’a pas à l’imposer au reste de ses concitoyens, et qu’il n’a certainement pas à dire aux femmes ce qu’elles doivent faire de leur corps. Paul Ryan répond qu’il est « pro-life » (opposé à l’avortement) pour des raisons religieuses mais pas seulement. C’est aussi une affaire de « raison et de science ». Il a entendu le battement du cœur de son bébé de sept semaines dans le ventre de sa femme (il précise que son enfant avait la forme d’un haricot) ; « la vie commence à la conception ».  Il explique donc que Mitt Romney et lui-même sont opposés à l’avortement sauf en cas de viol, d’inceste ou si la vie de la mère est en danger. Ce qui constitue une légère évolution de sa part : il se disait avant ce débat opposé à l’avortement en toutes circonstances.

Ce 11 octobre 2012, à la toute fin du débat entre les candidats à la vice-présidence des Etats-Unis, Martha en vient donc à une seconde question : « Est-ce que les femmes qui pensent que le droit à l’avortement devrait rester légal ont des raisons de s’inquiéter si Mitt Romney et vous-même, Paul Ryan, êtes élus le 6 novembre ? ». Paul Ryan est d’abord offusqué puis il s’embarque dans une explication qui est tout sauf un « non ». Il estime que des juges non élus ne devraient pas se prononcer sur le sujet. On peut supposer qu’il fait référence à la Cour suprême, puisque c’est l’arrêt de la Cour Suprême Roe versus Wade qui légalisa l’avortement. Il pense au contraire que les élus devraient se charger de cette question via « le processus démocratique ». Là, on peut supposer qu’il parle du Congrès et si possible d’un Congrès à majorité républicaine. Libre à chacun(e) d’interpréter ses propos.

Aux Etats-Unis, ça n’a pas traîné : des groupes anti-avortement telle que la Susan B. Anthony List sont ravis de cette prise de position on-ne-peut plus claire et sabrent le Champomy, tandis que les associations de défense du droit à l’avortement sont effrayées. Nancy Keenan, président de la grande organisation nationale Naral-Pro Choice, vient de déclarer : « Que je sois claire, le ticket Romney-Ryan est extrêmement dangereux pour la santé des femmes ». Reste à voir si ces positions tranchées sur le droit à l’avortement feront une quelconque différence chez les électrices et électeurs indépendants.

 

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