Tous les flots de discours sur la réforme du collège ont réveillé le désir de raconter un souvenir, celui de ma formation en Ecole Normale dans le milieu des années 70.

Je venais de finir une licence de philosophie (vous comprendrez ce qui me fait dévoiler ce détail) et, réorientant mon chemin, je passai le concours dit de « 4ème année » d'Ecole Normale (concours ouvert aux élèves bacheliers). Je me retrouvai donc en formation pour deux années, la première passée essentiellement à l'Ecole normale (avec plusieurs heures d'« observation » dans des classes), la seconde, partagée pour un tiers en stage en responsabilité (où j'ai eu une classe sur un trimestre), le reste à nouveau à l'E.N. Voici donc le cadre général.

Voici donc des moments de ces deux années de formation, dans une promotion de 18 élèves.

Parmi tous les sujets étudiés, il y eut l'apprentissage de la lecture : le professeur de français nous enseigna d'abord diverses théories, tout en nous emmenant assister à des « leçons » dans des classes de CP ou des moments de « langage » en Maternelle. Puis il fallut mettre la main à la pâte, et voici comment cela se passa : en accord avec une institutrice, je préparai une séance d'apprentissage en CP. Les élèves avaient l'habitude de travailler avec du monde autour d'eux : un groupe de mes camarades de l'E.N. était au fond de la classe, avec l'institutrice, et le professeur était à la caméra ; il filma toute mon intervention. Immédiatement après, je discutai avec l'institutrice, puis dans les jours qui suivirent, on se retrouva en classe à l'EN, pour visionner « ma » séance, la critiquer, la prolonger par des pistes de réflexion, de recherche… Ces moments de co-analyse de la pratique (car cela se passa pour tout le monde, sur des thèmes divers) étaient tout aussi axés sur l'acte pédagogique lui-même, le montage de la leçon, la capacité à susciter l'activité des enfants...que sur des points aussi concrets que la gestuelle, le regard, la voix, les déplacements … : il y avait, là, une véritable « conscientisation » de tout ce que comporte un acte pédagogique.

Par ailleurs, nous suivions plusieurs enseignements, dont celui de psycho-pédagogie. Ce cours fut l'occasion de se former aux divers héritages de la pensée pédagogique parmi lesquels celui de la pédagogie active (Freinet) et pédagogie institutionnelle (Vasquez et Oury). Mais ce fut aussi l'occasion de rencontrer des praticiens (par exemple, j'assistai à des heures de cours dans un CM2 Freinet).

Egalement, et c'est important, je pus mettre en pratique plusieurs aspects de ces pédagogies : en ce qui me concerne, je fus très influencée par la découverte de tout le travail d'analyse institutionnelle, et lors de mon stage en responsabilité de quelques mois, en seconde année, je mis en place, chaque semaine, un Conseil, moment où le groupe se centrait sur lui même pour examiner son fonctionnement, temps animé d'abord par l'instituteur (moi en l'occurence) puis par un élève, que je secondais. Ces temps d'analyse visaient à réfléchir **aux valeurs qui ordonnaient le travail – sorte de réflexion « politique » sur l'acte d'enseigner - pour moi, ce fut très vite clair que je ne devais plus cesser de penser : liberté – égalité – fraternité -,** à l'élaboration de nos règles, **aux conflits, **à la recherche de pistes de solution, **et à divers projets de classe. Parfois, un professeur de l'Ecole Normale assistait à quelques heures de mes cours, ce qui se suivait d'entretiens et de comptes rendus écrits.

J'ai vécu tout ce temps comme un champ expérimental très stimulant pour l'invention, l'audace et la réflexion, et le décallage entre ma situation (licenciée de philosophie) et celle de mes camarades bacheliers ne posa jamais le moindre problème : nous étions tous pris dans un mouvement de création – réflexion.

Bref, ce furent là deux années nourries d'une réel processus de formation, constituées autant d'apports théoriques que de rélfexion sur les pratiques, elles marquèrent définitivement ma conception du métier (et ma passion) : elles m'aidèrent à concevoir le métier comme un processus évolutif, nécessitant une formation continue (pour moi, aussi bien dans l'institution que par des formations exrtérieures), une démarche constante de questionnement, de temps de bilan et de projets.

Lorsque je me suis retrouvée dans le secondaire, j'ai pu transposer l'esprit de tout cet acquis et ne jamais lâcher l'idée que la pédagogie est fondamentalement l'art de mêler la pensée de la transmission (et de ses contenus), celle de l'éducation en groupe, celle de la relation dissymétrique élève/enseignant, et l'analyse de son propre rôle dans le cadre institutionnel (ce qui s'accompagne forcément de l'analyse critique de l'institution et de ses rouages).

Voici ce que je n'ai jamais oublié, ce qui fut le ferment de toute une vie.  A ce jour, c'est le fondement de toutes mes interrogations sur ce qui m'apparaît comme des réformes et des débats en cul-de-sac qui s'enchaînent : aucune pensée de l'horizon, pas grand-chose qui stimule à penser que de l'inoui peut advenir.

Vive l'invention !

 

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