Doit-on autoriser les soldats israéliens à venir parler de l’armée dans les jardins d’enfants ?

Au moment où Israël se prépare à commémorer le jour du souvenir, de nombreux éducateurs s’inquiètent des effets à long terme de tels évènements. Article paru dans Haaretzle 3 mai 2014- par Yarden Skop.

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Un nombre apparemment croissant de soldats combattants est invité à parler aux enfants des jardins d’enfants âgés de 3-4 ans, pour le Jour du souvenir en mémoire des morts pour Israël. Les invitations pour ces visites sont des initiatives indépendantes faites par des enseignants ou des municipalités, et le Ministère de l‘Education est incapable de fournir des chiffres sur la prévalence de cette pratique.

Il a aussi refusé de commenter la valeur éducative de telles visites. D’habitude, les enseignants préparent les élèves à la visite des soldats en leur faisant faire des paquets cadeaux et écrire des lettres qu’ils présentent aux soldats pour qu’ils les transmettent à leurs unités.

 Une enseignante de maternelle d’Azur qui, depuis trois ans, invite des soldats à parler à ses élèves de 3-4 ans, a dit à Haaretz : “Pendant mon cours sur le Jour de l’Holocauste et le Jour de l’Indépendance, nous parlons de l’armée et du fait que les soldats nous protègent. Je leur ai montré des bérets de différentes couleurs et des insignes de différentes unités.“
 
La veille du jour du souvenir, les enfants recevront la visite de soldats d’une unité d’infanterie, avec qui l’enseignante a pris contact par l’intermédiaire d’un parent qui en est membre. Les soldats viendront en uniforme, dit-elle, et “expliqueront aux enfants ce qu’ils font et ce que cela signifie d’être un soldat combattant. Ils apprennent aux enfants à saluer. Les enfants sont très excités de voir un soldat, mais cela en dissuade certains.“

Bien qu’elle admette qu’il y a quelque chose de choquant dans ces rencontres de soldats avec les enfants, “Qu’est-ce qu’on peut faire ? C’est le pays dans lequel nous vivons. Les enfants sont exposés aux horreurs à l’extérieur tout le temps. Ils voient les nouvelles avec leurs parents, et trois fois par an, nous devons faire avec eux des exercices d’urgence pendant lesquels ils vont dans les abris. Ce n’est pas moi qui leur apprends qu’il y a des soldats,…Oui, c’est trop moche de détruire leur innocence, mais c’est le pays dans lequel nous vivons.“
 
Une autre enseignante de la région de Sharon dit qu’elle ne fait pas venir de soldats dans sa classe. “D’un côté, nous faisons passer tout le temps le message que les soldats nous protègent, et que c’est grâce à eux que nous vivons ici – et je crois que c’est la vérité. D’un autre côté, le message direct que nous transmettons en faisant entrer des soldats, c’est les armes, la puissance et la guerre ; qu’il y a des bons et des mauvais, qu’il faut que quelqu’un gagne, ce qui signifie tirer et tuer – ce n’est pas approprié pour les jeunes enfants.“

L’enseignante dit regretter de ne pas être assez formée pour traiter cette question, et ajoute qu’il y a de très nombreux récits qui sont faits au jardin d’enfants sur le sacrifice et le peuple juif.

“Nous leur enseignons que nous avons un état et un drapeau, et d’habitude, le jour du Souvenir de l’Holocauste, on apprend qu’à l’époque les Juifs n’avaient pas d’état“ dit-elle. “De la même façon, j’explique qu’il y a de bons et de mauvais Allemands, j’explique qu’il y a des Arabes qui sont bons et d’autres pas. Ce qui arrive, à mon avis, c’est qu’ils mélangent un peu les différents ennemis, parce qu’ils nous accompagnent toute l’année : pour Hannukkah, il y a les Grecs et la destruction du temple ; à Purim, c’est Haman ; pour la Pâque, c’est Pharaon ; le jour du souvenir de l’Holocauste, c’est les Allemands et les nazis ; et le jour de l’Indépendance et des morts pour Israël, nous avons les Arabes.“

Un père de Tel Aviv, dont le fils de 4 ans a reçu dans sa classe la visite d’un homme et d’une femme soldats la semaine dernière, dit qu’il est contre l’idée, mais qu’il n’ose pas en parler à l’enseignante. “Le jour de l’Indépendance est une merveilleuse occasion de dire aux enfants comment l’état a été construit. Au lieu d’un soldat de 19 ans, on pourrait peut-être faire venir des grands-parents pour parler de l’établissement de l’état.“

Ce père, lui-même réserviste, dit qu’il a eu peur de partager ses sentiments avec l’enseignante de son fils, parce qu’il pensait qu’elle ne serait pas ouverte à la critique. “Personne ne veut aller contre le consensus et personne ne veut avoir l’air d’être contre les soldats. Je pense que c’est bien de leur envoyer des paquets, mais rencontrer un soldat qui leur parle – cela n’apporte rien. De plus, nous construisons une société militariste qui sanctifie la puissance et, même à ce jeune âge, apprend aux enfants que nous avons des ennemis“ dit-il.
 
 Hagit Gur-Ziv, éditeur d’un livre sur le militarisme dans l’éducation, dit que ceux qui approuvent l’idée d’amener des soldats au jardin d’enfants “diront que c’est la façon de faire dans notre pays et que nous devons préparer les enfants. Je demande donc, à quel âge devons-nous préparer les enfants ? La petite enfance est la petite enfance, laissons-les être enfants. Nous pourrions aussi penser que nous devons les éduquer pour un avenir meilleur – un avenir de paix – où le militarisme ne sera pas la valeur centrale.“
 
Pour le Prof. Rachel Erhard, qui a créé le programme des conseillers d’éducation pour la petite enfance à l’université de Tel Aviv, la pratique consistant à faire venir des soldats dans les classes du jardin d’enfants est inacceptable, et de nombreux travaux de recherche montrent que ce qui est appris durant la première enfance reste ancré pendant des années. “La question est : voulons-nous être comme tous les autres pays, ou voulons-nous être Sparte ? A Sparte, on apprend aux enfants à être des combattants à un très jeune âge. Mais ne voulons-nous pas que nos enfants apprennent d’autres valeurs comme la tolérance, la culture et l’humanisme ?“ Le message selon lequel tout le monde est contre nous est simpliste, dit Erhard. “ C’est le message des bons contre les méchants. C’est un message facile à faire passer à cet âge.

Les travaux des professeurs Daniel Bar-Tal et Yona Teichman montrent que les enfants entre 3 et 7 ans ont une vision uni-dimensionnelle des Arabes qui les démonise. Selon Erhard, considérant que les enfants conservent de telles perceptions pendant si longtemps, “quand nous discutons de qui devrait ou ne devrait pas être invité dans les jardins d’enfants, nous devons en comprendre l’impact sur le développement.“
 
Le Prof. Edna Lomsky-Feder, de l’Université Hébraïque de Jerusalem formule aussi des objections à la venue de soldats au jardin d’enfants.
“On doit se demander, pourquoi seulement des soldats et pas, par exemple, des militants des droits humains, ou des droits des travailleurs ?“ La “connection automatique entre indépendance et armée“ est problématique, dit-elle, ajoutant que la cérémonie d’allumage de la torche sur le Mont Herzl, qui marque le début du jour de l’Indépendance, est un bon exemple de “libération des seuls messages militaires.“

 Lomsky-Feder dit que sa recherche sur les cérémonies de commémoration dans les écoles, montre que la société israélienne est en train de passer du “nationalisme héroïque au nationalisme traumatique.“

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