Eyal Weizman, archéologue et enquêteur d’une vérité en ruines

Eyal Weizman, né en 1970 à Haïfa, est depuis 2011 le directeur du laboratoire Forensic Architecture à l’Université Goldsmiths (Londres) et l’auteur de nombreux livres, dont À travers les murs. L’architecture de la nouvelle guerre urbaine, La Fabrique, Paris, 2008.

Face aux violences commises en toute impunité par des États qui en déclinent la responsabilité, comment renverser le rapport de force et redonner voix aux civils ? Pour l'architecte Eyal Weizman et l'équipe qu'il a formé au sein du laboratoire « Forensic Architecture », ce combat se mène sur le terrain de la vérité scientifique : établir des preuves irréfutables et ainsi redonner leur valeur aux témoignages des victimes passés sous silence. Pour y parvenir, son laboratoire de recherches a inventé une méthode dite « architecture forensic » au carrefour de l’investigation et de l’architecture urbaine, mobilisée notamment dans le cadre de procès mené par des organisations internationales de protection des droits de l'Hommecontre des exactions étatiques. 

L’architecture comme témoin de l’histoire, la matière enregistre par sa transformation un réel que la politique nie, c'est tout l'enjeu de "l'architecture forensique" imaginée par Weizman. Le bâti est ainsi le relai silencieux de la mémoire de l’Histoire, et Eyal Weizman fait parler les traces qu’il récolte d’un hier et d’un aujourd’hui pour comprendre ce qui s’est passé, en établir la preuve irréfutable à l'ère des fake-news et des dénégations des États. 

Archéologue du présent, son équipe réunit un maximum de données (vidéos, images prises sur le vif par les civils, imagerie satellite etc.) sur des lieux souvent inaccessibles de conflits urbains, notamment dans le cas d'attaques de drones. Justifiées par les États comme étant "plus humain" car davantage ciblés, ces drones permettent une surveillance accrue des zones de conflit. Dans les faits, les victimes civiles continuent de se compter par milliers. Grâce aux outils numériques et à la méthode d'analyse développée par le laboratoire Forensic Architecture, Eyal Weizman exploite, recoupe et donne du sens à ces données éparses, fragmentaires ou surabondantes pour construire un scénario le plus précis et probant possible. En étroite collaboration avec des ONG protégeant les droits humains, son travail œuvre au dévoilement d’une « vérité en ruines ». D’une portée politique déterminante, ses travaux ont conduit notamment Israël à reconnaître en 2012 l'utilisation, qu’elle niait jusqu'à lors de munitions au phosphore dans des zones habitées. De par les difficultés auxquels il se confronte ainsi que de par ses méthodes, le travail de « Forensic Architecture » questionne l'ambivalence des technologies, de celles qui surveillent et détruisent à celles qui réhabilitent, de l'enjeu politique de l’information, et de cette vérité « en ruine » qu'il œuvre à réparer.

La  Grande Table France-Culture  reçoit l'architecte Eyal Weizmann fondateur de "Forensic Architecture" à l'occasion de la parution de " La vérité en ruines" (éd. Zones, 2021) :

Comment, dans un paysage politique en ruines, reconstituer la vérité des faits ? La réponse d’Eyal Weizman tient en une formule-programme: « l’architecture forensique ». Approche novatrice au carrefour de plusieurs disciplines, cette sorte d’architecture se soucie moins de construire des bâtiments que d’analyser des traces que porte le bâti afin de rétablir des vérités menacées. Impacts de balles, trous de missiles, ombres projetées sur les murs de corps annihilés par le souffle d’une explosion: l’architecture forensique consiste à faire parler ces indices.
Si elle mobilise à cette fin des techniques en partie héritées de la médecine légale et de la police scientifique, c’est en les retournant contre la violence d’État, ses dénis et ses « fake news ». Il s’agit donc d’une « contre-forensique » qui tente de se réapproprier les moyens de la preuve dans un contexte d’inégalité structurelle d’accès aux moyens de la manifestation de la vérité.
Au fil des pages, cet ouvrage illustré offre un panorama saisissant des champs d’application de cette démarche, depuis le cas des frappes de drone au Pakistan, en Afghanistan et à Gaza, jusqu’à celui de la prison secrète de Saidnaya en Syrie, en passant par le camp de Staro Sajmište, dans la région de Belgrade. (Editeur)

Eyal Weizman, né en 1970 à Haïfa, est depuis 2011 le directeur du laboratoire Forensic Architecture à l’Université Goldsmiths (Londres) et l’auteur de nombreux livres, dont À travers les murs. L’architecture de la nouvelle guerre urbaine, La Fabrique, Paris, 2008.

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