La douloureuse, m'sieurs-dames

Bakchich qui ne paye pas les salaires d'avril et doit organiser un «bakchichton». Le seuil de rentabilité des sites (gratuits) d'information en ligne évalué à 1 million de visiteurs uniques, chiffre atteint tout au plus par une vingtaines de sites éditoriaux en France. Et la doxa qui repète que «si vous êtes payant, derrière un mur, vous n’existez plus. L’internet ce sont les liens. Le payant les supprime, il exclut.» Pourtant, j'aime bien l'idée que ce qui a un coût a un prix.

Bakchich qui ne paye pas les salaires d'avril et doit organiser un «bakchichton». Le seuil de rentabilité des sites (gratuits) d'information en ligne évalué à 1 million de visiteurs uniques, chiffre atteint tout au plus par une vingtaines de sites éditoriaux en France. Et la doxa qui repète que «si vous êtes payant, derrière un mur, vous n’existez plus. L’internet ce sont les liens. Le payant les supprime, il exclut.» Pourtant, j'aime bien l'idée que ce qui a un coût a un prix.

 

Les comptes-rendus ici et du débat sur le journalisme et Internet organisé le 24 avril par le Syndicat national des journalistes d’Île-de-France ne rendent probablement pas tout à fait justice à la réalité de la discussion. Gérard Desportes s'est notamment taillé un petit succès en expliquant que Mediapart était le seul projet de site d'information à payer tous ses journalistes, à ne pas les contraindre à bâtonner à la chaîne des dépêches d'agences de presse, et à avoir la faiblesse de croire que le produit d'une enquête journalistique avait de la valeur et donc ne pouvait être distribuée gratuitement. Démagogie, bien sûr: l'auditoire était composé en bonne partie de journalistes invité par un syndicat corporatiste; le discours coulait comme du miel à leurs oreilles.

 

 

Un public d'internautes aurait probablement réagi autrement, arguant que l'information n'était qu'un contenu parmi d'autres capable de retenir leur attention, et qu'il n'y a aucune raison pour que les journalistes, plus que les auteurs-compositeurs-interprètes de chansons ou les réalisateurs de cinéma soient rétribué pour quelque chose qui appartient ou appartiendra bientôt au patrimoine commun par le biais des copies.

 

 

Il faut donc être plus inventifs. «Lorsque les copies sont nombreuses, elles perdent de leur valeur, écrivait Kevin Kelly. Lorsque les copies sont surabondantes, les choses qui ne peuvent être copiées deviennent précieuses. Lorsque les copies sont gratuites, vous ne vendez que ce qui ne peuvent être copiées.»

 

 

Cela veut dire aussi que tout ne peut être payant et qu'il faut proposer un modèle mixte gratuit/payant. Mediapart a choisi de faire payer la lecture du journal et l'adhésion au club; en revanche, la lecture du club est libre. LeMonde.fr donne les articles du Monde, mais fait payer les services (archives, newsletters, forums et commentaires...), La Tribune monnaye la lecture immédiate de ses articles, mais vient de faire sauter le péage à l'entrée de ses archives, pariant que le coût du maintien du péage était supérieur au profit que l'entreprise pouvait en tirer (les articles sont rapidement copiés ailleurs; au moins l'ouverture des archives permet-elle de multiplier les liens entrants, donc la publicité potentielle).

 

 

En optant pour le modèle publicitaire, on pourrait imaginer aussi l'offre suivante:

 

 

Gratuit. Revenir sur la gratuité des articles, c'est se couper d'une part honorable de la fréquentation. Autrement dit renoncer à la publicité. Mais il faut réserver la gratuité (avec publicité) aux articles de flux, c'est-à-dire à l'information qui est, de toute façon, publique, celles qui sont disponibles gratuitement partout ailleurs sur le Net (autres sites de journaux, fils d'agences). Même s'il ne s'agit pas seulement d'une mise en forme de dépêche, l'apport journalistique est trop faible pour être monnayé. Il s'agit juste de faire préférer l'information choisie par le site Web qui la publie à la même information ailleurs. On s'adresse ici à un lecteur accidentel.

 

 

Sur inscription avec autopromotion. Tout aussi gratuit mais passant par une inscription complète (nom, lieu de résidence, CSP, niveau de revenu, niveau d'étude, etc.), des articles plus magazines, pas des scoops, mais le fruit d'une attention particulière, d'une recherche d'informations, d'angles, d'un travail de sélection et d'écriture. Bref, il faut diffuser de la sorte ce qui n'est pas dans le flot périssable de l'actualité du jour, ce qui comporte un regard différent. De même, les alertes par mail pour les informations urgentes doivent passer -- par force -- par une inscription. On tentera là de fidéliser un lecteur qui n'est pas prêt à franchir le pas de l'abonnement.

 

 

Sur inscription avec publicité ciblée. Il existe un ensemble de niches pour lesquelles on peut ségmenter le lectorat et commercialiser une publicité plus chère: en créant ad libitum des newsletters thématiques sur des secteurs solvables (cinéma, mode, gastronomie, voyage, auto, théâtre, etc.) parrainées par des annonceurs (sous forme d'"offre spéciale" plutôt que de publicité classique: places pour des avant-premières, billets à prix réduits, etc.), on peut fidéliser des lecteurs sur des thèmes définis strictement.

 

 

Sur abonnement ou par paiement à l'acte avec publicité. Les scoops, les interviews qui font des reprises presse, les documents in extenso, l'expertise (analyses ou points de vue prestigieux), les articles de référence sur le même sujet (republication d'articles tirés des archives qui ont fait date).

 

 

Parrainage. Comme sur Canal+, il faut des passages «en clair» pour convaincre les non-abonnés que ce que le site propose en payant est bien mieux que le gratuit. On peut, exceptionnellement, rendre accessible à tous les articles / une catégorie d'article (sujet, même si ça peut être délicat, type de contenu: grandes interviews, reportages lointains...) si un annonceur souhaite prendre à sa charge le prix d'entrée.
Il est aussi possible de faire parrainer l'accès à un dossier réalisé à partir d'une sélection d'articles des archives sur un sujet particulier auquel un annonceur veut s'associer.

 

 

Sur abonnement sans publicité. Une édition débarrassée des publicités "invasives" (les pop-ups, les énormes pubs), mais conservant les formats plus anodins.
Une barre d’outils / des flux RSS / etc. permettant de recevoir: les urgents; l'information de la mise en ligne de l'édition du jour; les alertes personnalisées [l'abonné a indiqué qu'il voulait recevoir tous les articles parlant de telle entreprise, de telle de tel sujet, de telle ville, de telle persone].
Un large accès aux archives qui présente, outre les textes, les images accompagnant l'article.
Un outils de veille (détection d’événements: personnalités, entreprises, hommes politiques, pays ou thèmes émergents dans l'actualité)
Un accès à des articles filtrants ces catégories (personnalités, entreprises, hommes politiques, pays ou thèmes) et les adossant à des bases de données (archives pour les événements, base financière et communiqués pour les entreprises, base bios pour les personnes, fiches pays, base électorale...
Constitution d’archives personnalisées (possibilité de créer ses propres dossiers de presse sur le site) et envoi d'un CD-ROM gravé de ces archives tous les 6 mois pour «réifier» ces archives.

 

 

Payant à l'acte (système de forfaits de montant variable et dégressif). Ce sont les services cités dans la catégorie précédente mais commercialisés à l'acte par micro-paiement. La meilleure solution est d'instituer un "crédit" d'actes dans lequel l'internaute peut puiser sans avoir à indiquer de nouveau son numéro de carte bancaire plutôt qu'un paiement systématique: cela fait moins de transactions, donc moins de frais de gestion et de banque, cela incite à consommer plus et... on passe moins souvent à la caisse.
Voyez-vous un autre découpage possible?

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