Ramasser le monde en un jour

Chacun peut faire la cuisine chez soi, mais aller au restaurant, c'est s'en remettre à un professionnel, à quelqu'un qui réfléchit chaque à sa pratique de la cuisine, à quelqu'un qui maîtrise les techniques et les ingrédients. C'est s'ouvrir à la créativité du chef, à sa vision. C'est s'exposer à l'émerveillement autant qu'à la déception, au désaccord profond, parfois. C'est la différence entre se nourrir et goûter.Ouvrir un journal, c'est pareil.

Chacun peut faire la cuisine chez soi, mais aller au restaurant, c'est s'en remettre à un professionnel, à quelqu'un qui réfléchit chaque à sa pratique de la cuisine, à quelqu'un qui maîtrise les techniques et les ingrédients. C'est s'ouvrir à la créativité du chef, à sa vision. C'est s'exposer à l'émerveillement autant qu'à la déception, au désaccord profond, parfois. C'est la différence entre se nourrir et goûter.
Ouvrir un journal, c'est pareil.
Joseph Kessel décrivait ainsi la mission du journaliste professionnel: «Ramasser le monde en un jour. Le jeter aux hommes chaque matin. Les sortir de leur ornière, de leur trou, de leur ennui, de leur routine aveugle. Les promener parmi leur merveilleux semblables. Leur donner, chaque matin, une merveilleuse histoire exacte: les Mille et unes nuits de la vérité» (in L'Affaire Bernan).


Bien sûr, Internet, les blogueurs — s'ils y consacrent du temps, c'est-à-dire s'ils sont en voie de notabilisation — sont capables de fournir tout cela, de la même façon qu'ils sont légions les cuisiniers du dimanche qui préparent pour la maisonnée des repas plus exquis que pour n'importe quelle table étoilée. Mais l'usage, sinon la technique, a fixé une autre répartition de tâches: au Web, la consultation verticale, le carottage de l'actualité. Un accès immédiat, sec, rapide, en surface, à ce qu'un lecteur particulier cherche, mais aussi le forage en profondeur, la mémoire sans faille de ce qui s'est un jour dit ou écrit. A la fois le fast-food et le musée des saveurs.
A la presse, la vocation horizontale: un accès guidé à ce que les les lecteurs n'ont pas même envisagé, une fonction de découverte, de mobilisation de l'opinion.


Matthias Döpfner, le patron du groupe Springer préconisait de composer la carte ainsi:


— des informations exclusives et non reproductibles; pas des scoops qu'il suffit de citer pour se les approprier et les oublier aussitôt, mais des enquêtes complètes; pas des interviews mais des entretiens en profondeurs; pas du microtrottoir mais des reportages au long cours;

 

— des opinions indépendantes et divergentes: confronter les idées pour être indispensable même à ses contradicteurs, être le lieu du débat et non du dogme, donner à ses lecteurs l'occasion d'être déstabilisé intellectuellement, de penser contre ce qu'il croit;

 

— une hiérarchie claire et assumée: dire ce qu'il est important de savoir pour être en phase avec le monde, pas forcément ce que dit le buzz ou la vulgate du moment;

 

— une expression captivante: savoir prendre le lecteur par la langue et l'amener à lire ce qui ne devait pas l'intéresser.

 

Ca me rappelle une autre citation, de Joseph Pulitzer cette fois:
«Exactitude, exactitude, exactitude; des faits, des faits, des faits. Ecrivez courts et vous serez lu. Ecrivez clairement et vous serez compris. Ecrivez imagé et vous resterez dans les mémoires» (placardé, dit la légende, sur les murs du New York World).

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