Presse, l'ennemi intérieur

Dans un article publié fin 2005 par la NYRB, Michael Massing identifie «les ennemis intérieurs» du journalisme .

Dans un article publié fin 2005 par la NYRB, Michael Massing identifie «les ennemis intérieurs» du journalisme .

- Autocensure: par formation professionnelle, par honnêteté et par tradition, les journalistes d'information ne prennent pas position personnellement sur une affaire qu'ils traitent et tentent de rapporter de façon équilibrée les opinions des uns et des autres. Ainsi, lors d'une interview, la question polémique est souvent attribué à un tiers absent («Untel trouve que...»). C'est un moyen pratique d'éviter d'avoir à formuler un avis personnel, de rester des observateurs sans responsabilité dans un monde d'acteurs. Ce faisant, ils bornent aussi leur lecture de l'événement: ils n'iront pas plusloin que le critique le plus affûté des critiques, même s'il dispose d'éléments d'interprétation plus percutants.


- Futilité: la presse se réveille un jour avec un sujet qui explose, un sujet qu'elle connaissait souvent et que le spécialiste a traité en son temps. Mais on a préféré dans l'immédiat mettre en couverture le mal de dos ou le salaire des cadres...


- Utilitarisme: les journaux ont largement adopté la formule des «news you can use», de l'information immédiatement exploitable par un petit lectorat captif, en délaissant les sujets plus amples qui n'ont pas d'occasion auxquelles s'accrocher. C'est ainsi que les rubriques économiques préfèrent largement donner des conseils d'investissement et des nouvelles des placements financiers du lecteur supposé et délaisser des sujets jugé intemporels parce que d'actualité tous les jours comme la pauvreté ou les relations sociales.

 

- Pipolisation: la tentation est grande pour les journalistes de se rapprocher de ses sources plutôt que de ses lecteurs. Comme ses interlocuteurs (patrons, hommes politiques, intellectuels, artistes...), il a fait de longues études et il investit plus de temps qu'il n'est raisonnable dans son travail... Mais contrairement à eux, il n'est pas bien payé, il jouit d'une moindre reconnaissance sociale, il n'a pas de pouvoir, sauf à frayer dans les dîners en villes et les cercles du pouvoirs. D'où une tendance, parfois, à porter les arguments qu'il ne devrait que transmettre.

 

- Désengagement: depuis toujours, les efforts du journaliste laborieux, qui vérifie scrupuleusement, qui prend des risques sur le terrain, qui sacrifie ses convictions aux faits, sont souvent mal récompensés et peu reconnus auprès de lecteurs zappeurs qui privilégient le commentaire brillant, la chronique bien tournée, l'éditorial sans nuance. Mais depuis qu'Internet donne l'impression que l'information est disponible gratuitement et sans effort — sans que jamais l'on se demande qui alimente le bout de la chaîne —, la situation de l'anonyme, jamais crédité de son travail, est devenue intenable.

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