Famille, recompose-toi ! part d’un constat simple, paradoxalement exposé à la fin du livre : « quand les enfants s’additionnent, les problèmes se multiplient » (p. 86), nous sommes une génération de petits bobos et non plus celle de nos parents aux grands maux, une « génération du divorce à la carte et du constat à l’amiable ».
Cet énoncé est le point de départ d’une bande dessinée proposant un regard sociologique et décalé sur le phénomène contemporain des familles recomposées, autour de quelques partis pris :
D’abord l’autofiction, comme le précise l’Avertissement au lecteur : « Ce livre est à la fois une autobiographie et le résultat d’une enquête. Les situations ou propos rapportés, quand ils ne sont pas véritables, sont donc hautement vraisemblables ».
Un regard masculin, ensuite, celui de Jacques Braunstein, 40 ans, journaliste, séparé, un fils de sept ans, illustré par une femme, Domitille Collardey, 27 ans, sans enfant.
Des questions, enfin, qui ne trouvent, ou n’ont pas, forcément de réponses : comment (re)composer ce qui a été décomposé ? Comment aimer et gérer des enfants qui ne sont pas les siens ? une famille recomposée est-elle à une famille classique ce qu’est le Nescafé au café, « plus le temps passe, plus ça y ressemble, mais ce ne sera jamais tout à fait ça ? »
Braunstein et Collardey proposent un volume lui-même (re)composé, avec, sur chaque page, de courts textes, et des strips, à mi-chemin de la chronique et de la bande dessinée, en sept chapitres comme les sept jours d’une création qui n’est que rarement une récréation…
L’histoire se déroule dans un immeuble de centre-ville, déroulant des instantanés de vie quotidienne, des anecdotes, des moments drôles ou plus émouvants, toujours saillants. Des vignettes, des aspérités.
Dans cet immeuble, un jeune couple sur lequel se focalise le regard : le père, narrateur de l’ensemble, Mathilde, la fille de cette dernière, Camille, et son fils à lui, Basile, qui viendra les rejoindre. Mais aussi une psy divorcée qui « donne des conseils sur le couple et les enfants à tout le monde » et ses deux pré-ados ; Léonard, avocat d’affaires sarkozyste, divorcé et ses trois enfants qui « ne fait pas les divorces » mais se renseigne quand on a besoin de lui ; un couple homo qui souhaite adopter ; trois étudiants en colocation ; un couple au bord du divorce ; et Amélie, « Madamélie », une vieille femme qui ne comprend pas grand-chose à tout cela. Un monde à la Klapisch en somme, très bobo. On se croise, on se parle, on s’entraide et surtout on partage les enfants.
C’est la vie de trentenaires et quarantenaires qui apprennent à gérer au jour le jour, tentent sinon de bien faire, du moins de ne pas trop mal faire. Comme dans une famille classique, en somme, sauf qu’on se pose davantage de questions quand on recompose et qu’on est confronté à des situations inédites : des bouleversements familiaux, des repères qui changent, des déménagements à chaque séparation et nouvelle vie de couple, un vocabulaire à trouver :
On fait appel aux pédopsychiatres et on tente de composer, voire de rire, comme lorsque le papa comprend que les enfants ne sont pas seuls à grandir, lui aussi apprend tous les jours et se trouve parfois bien désarmé, comme lorsqu’il annonce à son fils qu’il va désormais vivre avec Mathilde, Camille et lui :
C’en est même à se demander si « en fait on est des parents new-look avec des enfants vieux jeu. Même si on se trompe, même si on s’engueule, ils n’ont rien contre le fait de vivre en famille jusqu’à leur majorité. Comme leurs ancêtres avant l’invention de la femme active et indépendante ou même du divorce… »
Famille, recompose-toi ! est un livre juste et drôle. Parfois juste un livre drôle. Surtout pour les bobos.
Autobiographique et sociologique selon le vœu et l’aveu des auteurs, ce petit format en noir et blanc, avec textes adjoints soulignant, surlignant les propos et le thème central, Famille recompose-toi ! se lit en sept sept historiettes illustratives de ce que serait la famille d’aujourd’hui. Une famille recomposée, avec un père débordé/débordant d’amour pour son enfant unique, sa compagne et sa fille, formant un quatuor désormais banal de notre époque : la famille, rapportée, reconstruite.
Il y a de tout dans Famille recompose-toi ! Il y a Sempé qui plane, Bretécher qui affleure, ou Lauzier revisitant ses Tranches de vie en moins trash, à la mode contemporaine des aficionados du développement durable. Et comment ne pas penser à Dupuy et Berberian pour ce brossage de portraits façon Boboland, en moins cynique et ironique toutefois ? Le style graphique et la composition des pages sont même assez similaires parfois.
A la lecture, on oscille entre l’univers du Petit Nicolas devenu adulte qui raconterait son quotidien de père un peu dépassé et ouvertement désabusé et celui de Will Eisner, qui situerait son Immeuble place de la Bastille plutôt qu’à Manhattan. Le dessin est tout en finesse de traits simples et de grisés, en strips éclatés, sans bordures, emplissant les pages ou cédant la place aux textes dactylographiés. Les pensées du narrateur croisent les paroles des protagonistes. Les bulles sont légères et, tantôt horizontales tantôt verticales, elles sont de belles tranches de dialogues et de pensées qui font mouche : les bons mots des enfants ; les incertitudes existentielles des parents ; les dialogues absurdes des uns avec les autres.
Famille recompose-toi ! possède cet aspect mélancolique des BD existentialistes en prise avec une certaine réalité. A défaut de réalisme. Pour un peu on se croirait dans un épisode de Papa Poule, ce qui ne nous rajeunit pas, mâtiné des Triplés de Nicole Lambert pour le graphisme simple à l’extrême, le tout filmé par Claude Lelouch ou Cédric Klapisch pour la fausse naïveté des situations et les rares tentatives de brocarder la société actuelle.
Reste un livre drôle, une BD amusante et sincère, sorte de témoignage bio (pour biographique) de son auteur sur sa vie passée. Puisqu’il a déjà composé avec lui, il ne lui reste plus qu’à (re)composer avec son avenir. What else ?
Dominique Bry & Christine Marcandier
Jacques Braunstein et Domitille Collardey, Famille, recompose-toi ! Hachette Littératures, Bande Dessinée, 95 p. 16 €
A paraître le 5 novembre.