«Je suis Charlie», à plus d’un titre

Charb, Cabu, Tignous, Wolinski. Auteurs, dessinateurs, ils font partie de la liste cruelle des 12 victimes de la fusillade qui a eu lieu ce mercredi 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo.

Charb, Cabu, Tignous, Wolinski. Auteurs, dessinateurs, ils font partie de la liste cruelle des 12 victimes de la fusillade qui a eu lieu ce mercredi 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo.

PARTI PRIS. Depuis ce matin, les articles pleuvent. Les rédactions sont sur le pont. Les directs n’en finissent pas. A la radio, la télé, sur les sites d’informations, les « live » fonctionnent à plein. Pour ma part, alors qu’il est 15h15, passée la sidération et après avoir repris le cours (presque) normal de ma journée, je n’ai pas envie d’écrire ces lignes.

Devant la violence de l’événement, face à l’inimaginable, je n’ai pas envie d’écrire une oraison convenue. Je n’ai pas envie d’aller à la va-vite chercher des infos sur Wikipedia ou dans mes archives personnelles pour parler avant les autres, être le premier dans la course à l’audience nécrophile. Mais quoi faire d’autre ? Pour leur rendre hommage, pour leur dire combien l’impertinence, l’indépendance et le courage qui leur a coûté la vie doivent être salués bien au-delà de leur disparition. Devant l’horreur, ne pas se taire.

Par où commencer ? Que dire face à cette scène sans nom ? Que peut-on exprimer si ce n’est dégoût, colère, tristesse et admiration mélangés ? Parce qu’ils étaient (rectification, ils sont) admirables. Humour, courage, envie, irrévérence, intelligence, talent… ils ont fait preuve de tout cela, de leur vivant et continueront à le faire bien après leur mort. Parce que les écrits restent. Les dessins, les textes, les unes, les albums… Tout cela reste. Dans la mémoire du bédéphile que je revendique être, dans les bacs des librairies, les étals des kiosquiers, les bibliothèques personnelles. La conscience collective, j’espère.

J’avais voulu titrer cette chronique « balles tragiques à Charlie Hebdo », je m’étais dit que ce serait d’assez mauvais goût pour déplaire aux imbéciles tout en faisant montre d'une dérision salutaire (seule vertu qui permet de supporter l’insupportable). Quelqu’un d’autre l’avait fait avant moi. Tant mieux.

J’ai préféré reprendre le « Je suis Charlie » né sur la toile (merci @joachimroncin), phrase lapidaire qui contient exactement la somme de toutes mes peurs, de ma colère et de ma tristesse grandissantes. Une simple phrase en lettres d’un gris et blanc mortuaires sur un fond noir non moins funèbre. Image lancée, tweetée et retweetée, partagée, affichée, relayée. Je passerai sur les inévitables remarques acerbes (ou carrément haineuses) que j’ai lues ici et là en réponse. Je ne soulignerai pas l’abjection de ce « responsable » politique qui s’est vautré dans la fange de son inhumanité en se faisant de la publicité à bon compte à peine l’exaction perpétrée, vautour de la république volant bas et récupérant les morts pour sa « cause » personnelle.

Charb, Cabu, Tignous, Wolinski. Des grands noms de la BD et des lettres. La chance a voulu que j’en rencontre certains, que j’échange même plus longuement  avec l’un d’eux un jour pas fait comme les autres au lendemain de la publication d’une chronique BD. J’ai lu Cabu (son Beauf et son Grand Duduche), Wolinski aussi (en cachette, bien avant d’avoir l’âge). Découvert et aimé Charb et Tignous plus tardivement. J’ai parlé de leurs livres à l’occasion. Cela ne me confère aucun avantage, aucun droit à me prévaloir de quoi que ce soit en mode « moi je » quand bien même j’écris cette chronique à la première personne. Vers 16h00, je n’oublie pas Bernard Maris dont le nom a été dévoilé il y a quelques minutes. Mes pensées vont vers les toutes les victimes, les blessés, leurs familles, amis, collègues, proches...

L’attentat contre Charlie Hebdo nous concerne toutes et tous. Il nous rappelle amèrement la fragilité de l’existence et nous renvoie à notre responsabilité individuelle : il faut pointer les discours intolérants et dénoncer les appels à la haine quels qu’ils soient ; lire et expliquer plutôt que censurer, écouter plutôt que diviser ; aller vers l’autre plutôt que de céder aux sirènes du populisme et du protectionnisme ; apprendre et comprendre plutôt que juger.

La dérision, la provocation, l’humour noir, la farce, la caricature, ont toujours été des arts à manier avec précaution, tous n’ont pas le talent idoine pour bien les pratiquer. Ni le courage d’ailleurs. Il faut se souvenir que les équipes de Charlie Hebdo n’ont pas plié sous les menaces, après l’incendie de leurs locaux. Ils ont continué. Jusqu’au drame. Il n’y a pas si longtemps, aux noms de fois et de doctrines diverses, on brûlait les livres. Aujourd’hui, on a franchi une étape : désormais, on tue les auteurs. On « massacre la liberté ».

Demain, les une des journaux vont avoir un goût de tristesse et de sang. Quelqu’un sur ma time-line Tweeter a émis le souhait que la presse s’organise : « un seul titre pour toute la presse française : un seul, à la virgule près, ça doit être possible !! ». Je ne sais pas si c’est possible, mais ce serait souhaitable. Pour rendre les honneurs dus aux victimes de ce que @rrêt sur images a appelé « un 11 septembre intime ».

Ce serait bien. A plus d’un titre.

 ...

 

 

 

Mediapart organise ce soir à 20 h 30 en direct, sur son site, un Live en solidarité avec Charlie Hebdo, en mémoire des victimes, en défense de la liberté et contre la haine.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.