Une année de BD 2013: des chiffres et des bulles

 En dix ans, la production totale de bandes dessinées a été multipliée par deux, passant de 2 526 en 2003 à 5 159 albums (soient plus de 400 parutions par mois… de quoi satisfaire l’appétit des bédéphiles et des lecteurs occasionnels). Pour la première fois depuis l’an 2000, la production de BD a baissé, avec 7,3% de parutions en moins en 2013. Un coup d’arrêt souligné dans son rapport annuel* par Gilles Ratier, secrétaire général de l’ACBD.

 En dix ans, la production totale de bandes dessinées a été multipliée par deux, passant de 2 526 en 2003 à 5 159 albums (soient plus de 400 parutions par mois… de quoi satisfaire l’appétit des bédéphiles et des lecteurs occasionnels). Pour la première fois depuis l’an 2000, la production de BD a baissé, avec 7,3% de parutions en moins en 2013. Un coup d’arrêt souligné dans son rapport annuel* par Gilles Ratier, secrétaire général de l’ACBD.

PARTI PRIS. Avec seulement 5159 publications, le marché de la BD revient donc à son niveau de 2010 et le rapporteur de l’Association des Critiques de Bandes Dessinées définit 2013 comme « l’année de la décélération ». Si l’on tient aux chiffres bruts, la production totale compte 406 titres de moins qu’en 2012 et Il est vrai de dire que « l’offre de bande dessinée marque le pas ». Avec des fortunes diverses cependant, car si la production de BD franco-belges, de mangas et de romans graphiques régresse, celle des Comics s’accroît (qu’il s’agisse de traductions ou de créations européennes).

La production est une donnée certes importante mais elle ne peut expliquer seule le dynamisme du marché de la bande dessinée. En effet, si l’on considère la vivacité et la créativité à l’aune du nombre de titres publiés sur papier, on oublie d’emblée la bande dessinée numérique qui continue son exploration des nouveaux médias et poursuit son développement (qu’il s’agisse de l’offre de lecture ou de la création pure). Encore timidement il est vrai.

Pour analyser le marché de la BD en 2013, le rapport distingue trois catégories d’éditeurs : « 4 groupes représentant 43,7% de la production totale », « 9 groupes au poids économique non négligeable » (en aparté, notons une bizarrerie dans le classement qui place Gallimard-Flammarion à la 4ème place avec 282 titres produits en 2013 devant Panini (5ème) avec 318 comics et mangas…), et « 319 autres structures ». 

En préambule, on notera que les éditions Delcourt sont revenues à leur niveau de 2008 avec 824 publications (-9% par rapport à 2012). Glénat au niveau de 2009 (-15% par rapport à 2012) et Gallimard-Flammarion celui de 2005 (-15% par rapport à 2012). Seul Média-Participations – tout en diminuant son offre de 6% – a connu sa première baisse après quatre ans de hausse constante.

 Sachant que le secteur est dominé par ces quatre acteurs qui représentent 43,7% de la production globale, la moindre réduction de voilure significative de la part d’un de ces grands éditeurs va peser d’autant plus. Ainsi, en 2013, les « big four » de l’édition BD en France (Delcourt, Média-Participations, Glénat et Gallimard-Flammarion, NDLR) accusent à eux seuls une baisse cumulée de presque 10%. Plus encore, quand Gilles Ratier pointe « une abondance d’albums de toutes sortes (…) et plus particulièrement (du fait) des 13 plus importants sur le plan économique », il pointe surtout le fait que le marché est de plus en plus concentré et que chaque décision éditoriale des plus grands va peser sur l’ensemble du secteur. A titre d’exemple, à l’inverse des « 13 plus importants » dont la production recule de 13,4%, les petitesentreprises qui ne pèsent que 31,1% du secteur voient le nombre de leurs parutions augmenter (de 2,1%).

Marché concentré, production en baisse… on constate (avec des écarts) que si les nouveautés et rééditions ont chuté respectivement de 18% et 5%, les essais et les illustrations sont restés au même niveau. Faut-il en déduire que les éditeurs sont plus timorés à l’idée de publier des nouveautés (voire de ne publier des « valeurs sûres ») dans un contexte de crise économique ? Sans présager de la réponse, il faut néanmoins dire que si 1951 auteurs ont publié au moins un album en 2012, ils ne sont que 1678 en 2013… Chez les quatre premiers éditeurs les chiffres sont criants : Glénat, moins 88 ; Delcourt, moins 37 ; Média-Participations moins 25 et Gallimard-Flammarion moins 20 nouveautés par rapport à l’an dernier.

Formidable somme d’informations collectées tout au long de l’année, il ne manque au rapport de l’ACBD que les chiffres de ventes consolidés pour prétendre à l’exhaustivité. Ainsi complété, il rendrait compte de l’état de santé du marché de la BD. Aujourd’hui, il ne rend compte que du marché de l’édition de bandes dessinées… en mettant dans la balance ces métriques nécessaires mais non suffisantes que sont la production (l’offre de bande dessinée selon qu’il s’agit de nouveautés ou de rééditions), l’édition (les parts de marchés des éditeurs) et la diffusion (la mise en place).

Selon Gilles Ratier, en 2013, les éditeurs (du moins les principaux) auraient eu tendance à procéder à « ajustement des coûts (…) en imprimant ce qu’ils espèrent être les ventes d’une première année de mise en place (tout en tenant compte des ventes  effectives des précédents volumes ». Pour illustrer ce phénomène, on peut effectivement citer le cas de la série XIII, dont le nouvel opus a bénéficié d’une mise en place de 250 000 exemplaires contre 350 000 pour le précédent et dont le spin-off, XIII Mystery est passé d’un épisode à l’autre de 180 000 à 150 000 exemplaires... Les éditeurs limiteraient donc le nombre total des publications mais de plus le tirage de certains albums – y compris pour des séries dites installées. L’an passé, comme le montrait Xavier Guilbert dans son édition 2012 de Numérologie, Zep, le créateur de Titeuf avait connu une sérieuse déconvenue avec 227 600 ventes pour une mise en place de 1 millions d’albums et les ventes de XIII n’ont pas dépassé 30% du tirage initial. Ce qui a peut-être incité les éditeurs à vouloir éviter les futurs accidents industriels. 

Pour autant, on ne peut en faire une règle, la carrière d’un album ne s’appréciant pas sur une seule année. Preuve en est avec la longue présence de Quai d’Orsay dans les meilleures ventes de livres bien après sa sortie en librairie. En regardant même de plus près l’évolution des tirages d’une année sur l’autre (pour la seule BD franco-belge), le constat est le suivant : les tirages de plus de 100 000 exemplaires ont subi une baisse très nette, passant de 43 en 2012 à 32 en 2013. Encore faut-il relativiser cette chute en l’absence de locomotives telles que Titeuf, Lucky Luke, Largo Winch, Lou !, Le Petit Spirou, Marsupilami, Bidochon ou Cédric… Et les tirages compris entre 20 000 et 100 000 exemplaires sont en augmentation !

Il faudrait dès lors regarder ailleurs pour expliquer la baisse de la production : creuser les choix éditoriaux, analyser plus avant le nombre d'auteurs qui publient au moins un album par an...Les chiffres des ventes permettent de mesurer l’adhésion du public pour telle ou telle série, tel ou tel genre ou format et apprécier les variations sur plusieurs années permettrait de dessiner une tendance. Même avec une baisse de 7%, plus de 5 100 titres publiés en une année reste une offre considérable : cela représente près de 14 nouveaux titres dans les bacs des libraires chaque jour ! On a l’embarras du choix. Voire le choix de l’embarras. Quant à dire si tous les albums connaîtront succès critique et commercial, c’est un autre débat.

 

 * L'intégralité du rapport de Gilles Ratier, secrétaire général de l’ACBDUne année de bandes dessinées sur le territoire francophone européen est disponible ici.

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