Manu Larcenet : « le trait est un langage »

On ne le répétera jamais assez, Blast est une œuvre maîtresse, coup de poing, coup de gueule, coup de sang. Plongez avec Manu Larcenet dans le nouvel épisode, La Tête la première. Critique et entretien vidéo. 

On ne le répétera jamais assez, Blast est une œuvre maîtresse, coup de poing, coup de gueule, coup de sang. Plongez avec Manu Larcenet dans le nouvel épisode, La Tête la première. Critique et entretien vidéo.

 

 

Le tome 3 de Blast est un climax, une apothéose avant l'heure qui fait suite à L’Apocalypse selon Jacky et Grasse carcasse. Un nouvel épisode qui s’achève sur une révélation. Mais ne dit rien de ce qui reste à venir, ne justifie rien, ne préfigure pas davantage le futur déjà bien sombre de Polza Mancini. Manu Larcenet livre avec La Tête la première un opus qui mêle la grosse part d'ombre de son (anti) héros et l’embellie relative née d’une rencontre, une parenthèse amoureuse. Forcément destructrice. Car Blast n'est résolument pas une oeuvre optimiste mais l'expression d'une colère.

 

Le Polza Mancini de Larcenet cristallise les peurs, les doutes, les incompréhensions nées de la différence. Polza vit dans la rue, il a refusé de continuer à vivre « normalement », il a sombré dans une folie dure, découvert des mondes interlopes nocturnes, il a laissé la violence s’emparer de lui, il a cédé à sa part d’animalité. Il a fait souffrir comme il a souffert lui-même. Il n’a aucune excuse pour autant. Manu Larcenet concède que cet épisode est plus violent que les précédents. « Je l’ai mené à un point où je ne peux aller plus loin. Ce qui m’intéresse c’est l’après. Après être parti, après avoir vécu tout cela, il faut voir ce que tout ça a fait de lui ». Comment les événements influent-ils sur le cours d’un destin, sur une personnalité ? Comment Polza peut-il s’en sortir ? « Je ne le vois pas devenir soudainement sympathique et avenant » répond l’auteur, « quelqu’un de blessé n’est pas d’une compagnie très agréable ».

 

La Tête la première creuse des thèmes déjà abordés dans les précédents tomes. La solitude, la quête identitaire, la recherche de la vérité, le rapport aux autres et le regard de la société sur la différence, la maladie, l’autodestruction, les facteurs aggravants et les circonstances atténuantes.La violence encore et toujours. Polza est interné dans une institution psychiatrique le temps d’un été réparateur. Il y rencontrera Roland, compagnon d'infortune. Sa fille vient le voir tous les mercredis. Il est malade, dit-il. Polza veut s’évader. Il va s’évader. Pour son malheur à nouveau. Capturé, accusé de meurtre, Polza raconte aux policiers qui l’interrogent comment tout est arrivé. Il dit tout. Manu Larcenet n’explique rien. Il livre pas à pas les clés de la personnalité de Polza. Les flics commencent à se prendre d’empathie pour cette aberration qui leur fait face, leur tient tête. Manu Larcenet ne justifie pas les actes, ni ne juge son personnage, laissant le choix au lecteur, face à cette violence crue.

 

Blast 3 - Manu Larcenet © Mediapart

Toujours somptueusement dessiné, avec ces longs passages muets qui alternent gros plans et plans larges, privilégient l’action (ou l’inaction), Manu Larcenet préfère les images aux paroles dérisoires. Manu Larcenet écrit et dessine nerveusement, en transe. Il fait transpirer la colère dans ses pages. Jusqu’à se mettre dans des conditions (passagères) extrêmes, « c’est presque shamanique, il faut passer d’un état euphorique à un état quasi dépressif ». Blast est une œuvre complexe, pensée, écrite et réalisée sur le fil du rasoir, en équilibre sur des émotions brutes : « le dessin, c’est la transe, quand tu maîtrises un peu la technique, quand tu n’as plus peur de certains éléments comme les mains, les visages, les expressions, tu te mets à dessiner comme tu parles. Le trait devient un langage ».

  • Blast, T3, La Tête la première, de Manu Larcenet, 204 pages couleur, Dargaud. 22,90€

 

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