Tintin et les bouteilles cassées

Depuis plus de 60 ans, Gilbert Weynans redécore des bouteilles au gré de ses passions : XVIIème siècle, Egypte ancienne, publicités... Tintin. Il y a un peu plus de deux mois, l'artiste belge a été mis en demeure par Moulinsart, société détentrice des droits et gardienne du temple de l'image du héros créé par feu Hergé, de détruire toutes ses créations à l'effigie du reporter du Petit XXème. 

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Depuis plus de 60 ans, Gilbert Weynans redécore des bouteilles au gré de ses passions : XVIIème siècle, Egypte ancienne, publicités... Tintin. Il y a un peu plus de deux mois, l'artiste belge a été mis en demeure par Moulinsart, société détentrice des droits et gardienne du temple de l'image du héros créé par feu Hergé, de détruire toutes ses créations à l'effigie du reporter du Petit XXème.

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Parti pris. À l'origine, il y a la lecture d’un article de LaCapitale.be, qui aurait mérité de figurer en bonne place dans la rubrique « Copyright Madness : une semaine de propriété intellectuelle en délire ! » sur le site Numerama.com.

L’article de LaCapitale signé Simon Mallet nous apprend que Gilbert Weynans a été sommé de « de détruire les œuvres qu’il avait créées en hommage à son ami Hergé ». En cause, des bouteilles sur lesquelles l’artiste a réalisé des collages de Tintin (cases, bulles, couverture d’album) destinées à être vendues dans sa galerie bruxelloise. Gilbert Weynans avait eu l’idée de cette collection à l’effigie du héros de Hergé, combinant sa passion du personnage et du collage (l’artiste possède plus de 2000 bouteilles redécorées dans son atelier) afin de rendre hommage à son ami défunt et reverser le profit des ventes à une œuvre caritative, l’institut Bordet, un centre de recherche pour le cancer... Las, si la société Moulinsart a d’abord demandé le retrait des objets de la vente, elle a finalement ordonné la destruction des créations litigieuses. Interrogé par Télé Bruxelles, Gilbert Weymans a annoncé son intention de procéder à un autodafé lors d’une cérémonie organisée dans sa galerie le 21 novembre prochain. 

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On peut admettre dans un premier temps que l’artiste a peut-être enfreint la loi sur le copyright et l’utilisation non autorisée d’un produit ou d’une marque déposée. Mais on peut également se demander ce qu’il en est de la liberté de création. Car la réutilisation d’une œuvre à des fins de création, sans préjuger de sa valeur artistique ni même financière, n’est-ce pas là l’essence même de l’art ? Combien de films, de livres, de pièces de théâtre, de pièces de musique auraient vu le jour si leurs auteurs n’avaient pas été inspirés par une œuvre antérieure ? Hergé lui-même n’a-t-il pas puisé autour de lui pour créer histoires, personnages, décors, lieux… ? Soit dit en passant, le château (imaginaire) de Moulinsart ressemble fortement à celui (bien réel) de Cheverny en Loir-et-Cher. Et pour cause. 


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La société dirigée par Nick Rodwell n’en est pas à son premier coup de canif à la liberté de création (voire d’expression) quand cette dernière touche de près ou de loin à l’image de Tintin, jusqu’à édicter une Charte d’utilisation de l’œuvre d’Hergé sur Internet (et ailleurs). Une charte contraignante (qui « protège non seulement les albums de bande dessinée et les dessins (cases, strips, planches, dessins hors-textes, couvertures), scénarii, textes, dialogues, gags, mais aussi les décors, les personnages et leurs caractéristiques, les noms, titres et lieux imaginaires, les onomatopées, polices de caractères et autres éléments de l’œuvre d’Hergé ») qui a conduit par exemple en 2003 à la fermeture pure et simple du site Internet A la découverte de Tintin. Son créateur et tintinophile malheureux, Nicolas Sabourin a dû saborder son site « suite à une lettre de Moulinsart lui imposant de se conformer à une charte d’utilisation particulièrement restrictive » (source Actuabd.com). 

Egalement protégés, les adaptations et les produits dérivés (dont la liste n’est pas exhaustive) de l’œuvre d’Hergé sont réalisés par des stylistes professionnels suivant un cahier des charges extrêmement rigoureux (« respect des couleurs, du texte, pas de montage, et conséquence d'une production artisanale de qualité ») sont vendus uniquement dans les boutiques ou espaces officiels à des prix souvent élevés (entre 50 et 800 euros). Face aux exigences légales et (sans méchanceté aucune) même s’il n’y avait objectivement guère de chances que les bouteilles bientôt détruites finissent chez Sotheby’s ou au MoMA, Gilbert Weymans (qui entendait vendre ses collages sur bouteilles entre 35 et 45 euros au profit d’une bonne cause) est donc une nouvelle victime de la surveillance sans relâche qu’opère la société Moulinsart sur l’utilisation de l’image de Tintin.

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Il y a quelques semaines, un article du Monde évoquait le « moyen » cherché par Nick Rodwell pour parvenir à « protéger les droits » au-delà du délai de 2053, soient 70 ans après la mort d’Hergé. Des droits que protègent âprement (et chèrement) Nick Rodwell et Moulinsart.

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