Dominique Bry
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Billet de blog 13 avr. 2015

« Carnets de thèse » : la vie n’est pas un long doctorat tranquille

Publié en mars 2015 au Seuil sous le titre Carnets de thèse, le roman graphique de Tiphaine Rivière nous invite à vivre le quotidien (souvent épique) d’une jeune enseignante quittant son collège de ZEP pour les ors du bâtiment plusieurs fois centenaire abritant la prestigieuse université Paris-Sorbonne.

Dominique Bry
Misanthrope sociable. Diacritik.com
Journaliste à Mediapart
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Publié en mars 2015 au Seuil sous le titre Carnets de thèse, le roman graphique de Tiphaine Rivière nous invite à vivre le quotidien (souvent épique) d’une jeune enseignante quittant son collège de ZEP pour les ors du bâtiment plusieurs fois centenaire abritant la prestigieuse université Paris-Sorbonne.

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Au commencement était le blog BD : « le bureau 14 de la Sorbonne » ou l’histoire de Jeanne Dargan, dont la nouvelle vie commence quand elle est acceptée – à ses frais – en thèse à la Sorbonne. Elle croit pouvoir entrer dans une tour d'ivoire, elle devra en passer, pour financer sa recherche, par les vacations de cours (évidemment sur la littérature médiévale à laquelle elle ne connaît sinon rien du moins pas grand chose) et un travail administratif — sous la coupe de Brigitte, cerbère et secrétaire du bureau des thèses depuis 1987, qui se considère comme la gardienne du temple. La chronique dessinée est devenue un album surprenant à plusieurs égards, par son propos, sa facture graphique et son humour à fleur de pages. Voici quelques bonnes raisons de faire un détour par ce fameux bureau 14…

Pour la dimension autobiographique décalée, qui voit son auteure quitter les bancs de l’Education Nationale pour aller dessiner des petits miquets (sa passion). Il se dégage de Carnets de thèse, un sentiment d’aboutissement bienvenu : Tiphaine Rivière a croisé le personnel et le professionnel pour en faire une tragi-comédie qui tend carrément vers la farce quand il s’agit de pointer l’absurdité administrative ou de dénoncer les travers et comportements du monde universitaire, sans jamais perdre en subtilité.

Pour sa dimension sociale. Sans tomber dans la caricature facile, Tiphaine Rivière croque ses personnages avec acuité et un brin de férocité, quand il s’agit de pointer les comportements des uns et des autres, sans jamais se départir d’une certaine bienveillance (qui ne rime pas forcément avec complaisance). Le résultat : une chronique douce-amère des jours et des nuits d’une thésarde livrée parfois à elle-même dans le grand bain de la connaissance et les couloirs de l’Université. L’angoisse de l'avenir professionnel pointe alors, mêlée aux affres personnelles de la jeune femme (le poids du regard familial — personne ne comprend rien à l'intérêt de son sujet de recherche, « Le motif labyrinthique dans la parabole de la loi du procès de Kafka » —, les sollicitations des collègues, la vie amoureuse compliquée…). Carnets de thèse n’est ni une complainte, ni un règlement de comptes, ce sont des tranches d’une vie, une succession d’instantanés qui vont du cocasse au carrément déprimant.

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Pour la finesse du trait, l’humour frais et plein d’ironie. Parce qu’il ne s’agit pas d’une énième BD de fille qui mettrait en scène ses joies, ses peines, ses peurs, ses doutes. En passant tous ces sujets à la moulinette d’une autodérision de circonstance, Carnets de thèse interpelle par son propos tout en restant (en surface) léger. Si le graphisme semble de prime abord évoquer Pénélope Bagieu, Margaux Motin ou Diglee, il gagne en maturité et en puissance au fil de l’album, avec une attention particulière portée aux décors, aux cadrages. Et l’on retrouve l’influence d’un Christophe Blain (pour le mouvement) ou même Sempé (pour l’onirisme de certaines scènes).

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Parce que l’exercice est difficile. Raconter les coulisses de l’université et les dessous d’une thèse (avec les impératifs scientifiques, la course contre la montre, le stress qui ne cadrent pas avec les urgences de Karpov, son directeur de recherche) n’est pas aisé. Néanmoins, Tiphaine Rivière réussit à intéresser en évitant soigneusement les pièges d’un sujet abscons. L’histoire parlera à tous, apportant un éclairage inattendu sur des pratiques qu’on aurait eu du mal à imaginer en de tels lieux…

Comme Un tout petit monde de David Lodge, Carnets de thèse est de ces livres que l'on pourrait croire satirique tant que l'on a pas croisé un universitaire ou un doctorant. Force est ensuite de constater combien le trait n'est pas seulement drôle et piquant mais d'une justesse détonnante...

Carnets de thèse de Tiphaine Rivière, Seuil, 180 p., Seuil. 19 € 90

© Editions du Seuil

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