Soda, revivre et laisser mourir

Né en 1987 sous la plume de Philippe Tome, Soda a connu un seul scénariste et trois dessinateurs : Warrant, Gazzotti et Dan. Entré depuis au Panthéon de la bande dessinée franco-belge, la série a traversé le temps jusqu’à son arrêt brutal en novembre 2005, laissant les fans en plein désarroi et dans l’expectative d’une hypothétique renaissance.

Né en 1987 sous la plume de Philippe Tome, Soda a connu un seul scénariste et trois dessinateurs : Warrant, Gazzotti et Dan. Entré depuis au Panthéon de la bande dessinée franco-belge, la série a traversé le temps jusqu’à son arrêt brutal en novembre 2005, laissant les fans en plein désarroi et dans l’expectative d’une hypothétique renaissance. Neuf longues années plus tard, la Résurrection a bien eu lieu avec la parution en fin d’année dernière du tome 13 des aventures du policier en costume de ministre du culte.

 

Critique. David Solomon, policier de son état, plus connu sous le diminutif de « SoDa » au cœur de son precinct et par les malfrats de la grosse pomme, a la particularité de s’être inventé une double vie pour le moins contraignante. Pour ne pas dire paradoxale. Pour protéger sa mère – au demeurant cardiaque et tête en l’air –, il revêt chaque jour (que Dieu fait ?) des habits de révérend pour lui cacher sa condition de lieutenant dans les forces de l’ordre – le très temporel NYPD – à mille lieues des ordres auxquels il prétend appartenir. Si l’habit ne fait pas le prêtre, il permet de faire illusion : pieuse, veuve tranquille, Mary ne doute pas un seul instant de l’engagement de son fils. Tandis que l’entourage du policier (Fortescue, Bab’s, Linda, feu le Capitaine Pronzini…) ne s’étonne même plus de le voir régulièrement débarquer en caleçon et fixe-chaussettes, défroque sous le bras et 357 Magnum en main. 

Le génie de Tome est d’avoir créée une série – initialement publiée dans la mythique collection « Repérages » des éditions Dupuis – qui allie noirceur, humour grinçant, emprise sur le réel et action pure. Attentats, grand banditisme, complots gouvernementaux, officines obscures, ultra-violence et mafia(s) ethniques… un cocktail détonnant dans la bd ado-adulte. 

Le 13ème opus ne déroge pas à la règle : des années après le 11 septembre, dans une Amérique sous la coupe grandissante du Patriot Act, la surveillance électronique s’accroit de jour en jour. New York semble toujours expier une faute qu’elle n’a pas commise. La Freedom Tower est achevée et tend sa flèche au plus haut de la skyline. La tension est retombée. Un peu trop s’il l’on en croit le contre-terrorisme. L’ennemi serait toujours là. Quelque part. Pouvant frapper à n’importe quel moment. Quitte à le fabriquer de toutes pièces afin d’entretenir la peur et justifier les mesures liberticides. Mais un grain de sable va venir gripper la machine faite de caméras urbaines, d’écoutes tous azimuts et de drones policiers preneurs de son et d’images. Un caillou dans la chaussure des services secrets prénommée Mary. Pour le plus grand malheur de son pasteur de fils. Jusqu’à réveiller les fantômes du passé. Et même les morts. 

Au dessin Dan Verlinden, outre de marcher dans les pas de Gazzotti et de respecter de balle manière la signature graphique de la série, apporte profondeur et perspectives, avec l’utilisation du noir en fonds de pages et un mouvement et des cadrages soignés dans la mise en scène. Ce nouvel épisode possède un grain crépusculaire et une tonalité graphique particulière. Au scénario, Tome a concocté un mélange très équilibré entre les codes de la série de genre, avec des seconds rôles toujours aussi savoureux et une dérision salutaire dans le traitement des thèmes et des thèses développés : la réponse hyper sécuritaire, les mensonges d’Etat et les théories complotistes, les terroristes opportuns et opportunistes, les coupables tout trouvés et la peur entretenue… 

Au-delà du héros désabusé au cynisme incompatible avec d’éventuelles vertus cardinales qui en ferait une sorte de « dirty David » de la BD franco-belge, Soda est un personnage torturé dans un monde qui ne l’est pas moins. Une Résurrection réussie. Un retour en (magnum) force.

 

 

 

  • SODA, T13, Résurrection, de Philippe Tome et Dan Verlinden, 48 pages couleur, Dupuis, 12€

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