La bulle de la colère

L’affaire est loin d'être anecdotique : elle touche à la fois la question des clivages linguistiques et celle de l'intégrité d'une œuvre artistique : le texte de l’affiche officielle de l’exposition intitulée « Le monde de la bande dessinée en version originale » a été censuré par Jan Peumans, président du parlement flamand au motif que celui-ci est rédigé… en français. 

L’affaire est loin d'être anecdotique : elle touche à la fois la question des clivages linguistiques et celle de l'intégrité d'une œuvre artistique : le texte de l’affiche officielle de l’exposition intitulée « Le monde de la bande dessinée en version originale » a été censuré par Jan Peumans, président du parlement flamand au motif que celui-ci est rédigé… en français. 

Parti pris. La semaine où l’on apprend que les députés et les groupes politiques du parlement flamand peuvent dorénavant imprimer leur documentation (à usage personnel, dans le cadre du mandat parlementaire néanmoins) dans d'autres langues que le néerlandais (celles de Goethe, Shakespeare ou Molière), le visuel retenu pour annoncer cette exposition (et sur la brochure officielle), une planche issue de L’enfant penchée de Benoît Peeters et François Schuiten a vu son texte ni plus ni moins effacé sous la pression du président du parlement flamand. Une décision qui a mis en émoi les communautés artistique et politique. 

« Nous ne pouvions tout de même pas laisser un texte en français au parlement flamand (…), nous ne voulions pas (de cette planche), mais c'était trop tard pour changer. Le gouvernement flamand paie les commissaires de l'exposition 10.000 euros pour remplir leur rôle, est-ce trop demander de choisir une planche sans phylactère en français » a déclaré Luc Demullier, porte-paroles de Jan Peumans. L’affaire, rapportée par le quotidien De Standaard, a beaucoup choqué de l’autre côté de la frontière et interpellé bien au-delà du cercle des bédéistes. 

Car au-delà des seules questions de la langue (en passant sur le caractère unilatéral et ô combien paradoxal de la censure pour une exposition censée célébrer la bande dessinée en « version originale »), la polémique a rapidement grossi en se plaçant sur un tout autre registre : l’intégrité d’un artiste et l’altération de son œuvre. Tant il est vrai qu’une telle censure est une mutilation à part entière et attire l'attention sur le droit d’usage et de reproduction du travail d’un auteur. 

Attristé et choqué par le procédé, François Schuiten a répondu à Jan Demullier en ces termes : « Ce que je ne comprends pas, c'est qu'il y avait mille et une façons de résoudre ce problème. La plus naturelle aurait été de prendre le texte en néerlandais, tiré de "Het Schieve Meisje". Les deux versions sont sorties en même temps et sont toujours disponibles dans le commerce. Nous aurions été ravis de vous aider à effectuer ce changement dans des délais très courts ». L’auteur (avec Benoît Peeters) des Cités obscures considère en effet « la solution choisie choquante parce qu'elle va à l'encontre même du projet d'une exposition de planches originales ». L’auteur fait également part d’un ressentiment compréhensible, regrettant que les organisateurs de l’exposition n’aient pas « jugé nécessaire de signaler le copyright des auteurs sur le carton d'invitation ainsi que sur le catalogue qui ne mentionne pas non plus l'origine de la couverture », ajoutant avant de conclure : « il me semble qu'il ne s'agit plus là d'un problème linguistique ». 

Les éditions Casterman, qui publient L’enfant penchée (en versions française et néerlandaise) ont exprimé leur soutien aux auteurs dans un communiqué très ferme en date du 17 mai, parlant d’une « utilisation abusive d’une œuvre originale », dénonçant « en l’occasion, le non respect du droit moral à l’auteur », rappelant que ce dernier « garantit l’intégrité de toute œuvre originale et, par conséquent, interdit toute mutilation de celle-ci ».  

Forcé de réagir devant l’ampleur grandissante de la polémique, Jan Peumans a depuis adressé une lettre à la presse dans laquelle il reconnaît « s'être opposé à l'usage du français sur les invitations et sur la couverture du catalogue de l'exposition » tout se défendant d’avoir voulu attenter à l’intégrité artistique de François Schuiten et rejetant la responsabilité sur les organisateurs de l’événement. Egalement exposé au parlement flamand, l'artiste Kamagurka (de son vrai nom Luc Charles Zeebroek) a déjà demandé le retrait de son œuvre en signe de protestation et par solidarité avec François Schuiten et Benoît Peeters. 

Si François Schuiten conclue avec élégance, considérant que « ce pays vaut mieux que cette tempête dans un verre d'eau... », il n’en demeure pas moins que la question de la langue n’en finit pas de diviser la Belgique. Jusque dans les bulles des « stripboek ». En néerlandais dans le texte.

 

 

 

La lettre de François Schuiten :

 

«  Bonjour Monsieur, 

Merci d'avoir pris la peine d'expliquer votre position. 

C'est une triste histoire car Benoît Peeters et moi-même avons des noms flamands, ma famille, du côté paternel comme maternel, vient de Flandres, j'ai grandi dans une commune flamande à proximité de Bruxelles et par beaucoup de points, je me sens très lié à la culture flamande. La Bande Dessinée flamande fait partie de mon histoire. C'est donc d'autant plus regrettable de se trouver devant une situation aussi médiocre qui ne reflète pas la richesse de nos deux communautés dans cette forme d'expression. 

Je peux comprendre, évidemment, qu'une planche avec un phylactère en Français n'était peut-être pas le meilleur choix pour représenter cette exposition au Parlement Flamand. Quand on m'a présenté l'affiche avec l'illustration (qui respectait d'ailleurs la totale intégrité de la planche et indiquait le copyright), j'avais été flatté par ce choix, mais aussi un peu surpris. C'est à la découverte de l'invitation que j'ai été choqué et ai rapidement écrit au commissaire de l'exposition. 

Ce que je ne comprends pas, c'est qu'il y avait mille et une façons de résoudre ce problème. La plus naturelle aurait été de prendre le texte en Neerlandais, tiré de "Het Schieve Meisje". Les deux versions sont sorties en même temps et sont toujours disponibles dans le commerce. Nous aurions été ravis de vous aider à effectuer ce changement dans des délais très courts. 

La solution qui a été choisie est choquante parce qu'elle va à l'encontre même du projet d'une exposition de planches originales. Ce qui est beau dans l'art de la Bande Dessinée, c'est la rapport entre le texte et l'image. Et l'original noir et blanc révèle ce lien organique qui en fait une écriture unique.  

On peut aussi regretter que vous n'ayez pas jugé nécessaire de signaler le copyright des auteurs sur le carton d'invitation ainsi que sur le catalogue qui ne mentionne pas non plus l'origine de la couverture. Il me semble qu'il ne s'agit plus là d'un problème linguistique... 

Ce pays vaut mieux que cette tempête dans un verre d'eau... 

Très cordialement, 

François Schuiten »


Le communiqué de l'éditeur  :

 


 Crédits images © François Schuiten / Benoît Peeters - Casterman

 

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