« Rachida Dati est un personnage de BD formidable »

La publication en librairie de Rachida, Aux noms des pères, co-écrit par Yves Derai et Bernard Swysen et dessiné par Marco Paulo est prévue pour le 25 avril et Rachida Dati a saisi la justice pour demander l’interdiction du livre deux jours avant sa parution. L’audience devant le juge des référés de Versailles avait lieu à 14 heures aujourd’hui. Quelques heures à peine après l’annonce du retrait de sa candidature à la primaire UMP, Rachida Dati occupe le terrain médiatique en ce mardi 23 avril 2013. Mais au-delà de la polémique naissante (et du télescopage éventuel des calendriers), qu’en est-il de cet album à paraître ?

La publication en librairie de Rachida, Aux noms des pères, co-écrit par Yves Derai et Bernard Swysen et dessiné par Marco Paulo est prévue pour le 25 avril et Rachida Dati a saisi la justice pour demander l’interdiction du livre deux jours avant sa parution. L’audience devant le juge des référés de Versailles avait lieu à 14 heures aujourd’hui. Quelques heures à peine après l’annonce du retrait de sa candidature à la primaire UMP, Rachida Dati occupe le terrain médiatique en ce mardi 23 avril 2013. Mais au-delà de la polémique naissante (et du télescopage éventuel des calendriers), qu’en est-il de cet album à paraître ?

 

Entretien & critique. Centré sur la personne et la personnalité de Rachida Dati, Rachida Aux noms des pères est un biopic parcellaire et romancé mettant en scène un détective privé chargé par un énigmatique commanditaire de retrouver le père de la fille de l’ex-Garde des Sceaux. Le lecteur croisera, dans une galerie de portraits croqués avec une grande causticité, Nadine Morano (le temps d’une apparition dans un pince-fesses parisien), Nicolas et Cécilia Sarkozy, Jean-Claude Darmon, Pierre Charon, NKM (tiens donc), Mehriban Alieva (femme du président de la République d'Azerbaïdjan İlham Aliyev et ambassadrice de bonne volonté de l'UNESCO), François Fillon et Jean-François Copé… une galaxie Dati en somme. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le portrait est à charge. Souvent drôle, avec des dialogues à l’emporte-pièce et des formules qui font mouche comme dans cet échange entre JF Copé et François Fillon :

Eh, tu te crois à Palerme Don Francesco ? Je réfléchis, je vais consulter mes amis.

- Il t’en reste ? 

Dessiné sobrement avec le juste dosage de ce qui fait une caricature réussie, Aux noms des pères est une incursion en politique politicienne. Manipulations, tractations et coups-bas sont le fil rouge de cette bande dessinée : Bernard Swysen et Yves Derai ont eu l’idée de revisiter le parcours de l’ex-ministre, dans cet album qui ne rend grâce à personne, de Rachida Dati au premier chef jusqu’à la classe politique tout entière. Yves Derai, journaliste, éditeur et auteur avait réalisé un portrait de Rachida Dati avec Mickael Darmon dans un livre intitulé Belle amie, qui s’arrêtait en 2009. Depuis il a continué à suivre la carrière de l’ex-ministre, continuant de collecter des informations, de la documentation. Pour l’auteur « Rachida Dati est un personnage à part dans la vie politique française, la seule vraie people politique. Celle pour qui on n’ira pas voter mais dont on est prêt à demander une photo dédicacée. Un personnage original et qui méritait d’avoir sa bande dessinée ». 

Interrogé pour Mediapart, Yves Derai explique que très peu de personnalités fournissent une telle matière pour construire une intrigue romanesque, tout en jouant la carte de l’humour. Car « l’enjeu de cette BD, c’est d’être dans la satire et la caricature et de raconter les coulisses de la politique. Rachida Dati est un personnage de BD formidable ». 

La demande d’interdiction du livre n’a pas surpris Laurent Muller, éditeur de l’album chez 12Bis : « nous ne sommes pas surpris, ce serait exagéré de dire que l’on s’y attendait, Madame Dati nous attaque sur le contenu et sur une possible atteinte à la vie privée ». Yves Derai, lui, a pensé qu’il y aurait une assignation après la sortie : « la posture préférée de Rachida Dati c’est de se victimiser, d’expliquer qu’on lui administre des traitements que l’on n’administre à personne d’autre en politique. Ce qui lui permet d’être très présente dans les médias. Je m’attendais à une réaction, mais pas à une interdiction avec un référé heure par heure… C’est selon moi disproportionné, c’est une BD plutôt potache, sans vulgarité, sans scène de sexe, sans violence… En ce qui concerne la représentation de sa fille, nous nous sommes attachés à ne pas chercher à la dessiner, nous avons choisi de lui donner le visage de sa mère, pour en faire une ‘mini-Dati’ alors qu’elle même a exposé sa fille dans Paris Match, avec des photos autorisées. Ce n’est pas surprenant en fait ». A tel point que l’auteur a même pensé au cours de l’écriture à une mise en abyme de cette assignation, démontrant la volonté de focaliser l’attention sur la partie privée pour occulter le contenu politique. Selon lui, il s’agit même d’une stratégie de communication à part entière, avec une instrumentalisation des médias pour faire parler d’elle, de la naissance de sa fille jusqu’à la demande de test de paternité adressée à Dominique Desseigne. 

Hasard du calendrier, alors que Rachida Dati vient de renoncer, Yves Derai n’a pas scénarisé la candidature de Rachida Dati à la Mairie de Paris dans l’album, « comme par intuition » selon ses propres termes. En revanche, à la fin de l’album, l’auteur fait demander à son héroïne à quelqu’un d’être candidat à sa place « pour se venger ». Ajoutant un peu plus de suspense et de fiction dans le contexte bien réel de la course à l’élection du prochain Maire de la capitale. 

Rachida Aux noms des pères n’est pas la première BD (et encore moins la première œuvre) à traiter d’une manière romanesque de la vie privée d’une personnalité, on peut citer les publications de Sarkozy et ses femmes (Drugstore) et Hollande et ses 2 femmes (Glénat) de Renaud Dély et Aurel qui réécrivent (sur fond de vérité) la vie intime d’une personnalité politique. Quelle que soit la décision du juge des référés de Versailles, la demande d’interdiction pose tout de même la question du droit à la caricature, à la parodie. Un des rares cas d’interdiction notable (et dans un contexte très différent) est celui de la bande dessinée humoristique Hitler = SS de Vuillemin et Jean-Marie Gourio à la fin des années 80 et dont le traitement de la Seconde Guerre Mondiale et de la déportation a posé devant la justice la question des limites de la liberté d’expression. 

Avec Rachida, Aux noms des pères, on est très loin de ce cas de figure. La bande dessinée de Derai, Swysen et Paulo est focalisée sur une personne représentée de manière comique, certes parfois peu amène et grossit le trait souvent, mais elle est avant tout une BD d’humour qui entend pointer les outrances de la surmédiatisation de certaines personnalités politiques. 

Au lecteur (et au tribunal) de juger.

Rachida, Aux noms des pères, de Derai, Swysen & Paulo, 48 pages couleur, 12Bis, 12€.

 

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