En mode gonzo vers Angoulême

Je devrais être aux environs de Poitiers quand ça commencera à me faire de l’effet. Ou à Ruffec en Charente – soit un peu plus loin, mais pas avant – tout en me demandant comment s’appellent ses habitants et surtout d’où me vient cet intérêt soudain pour les gentilés.

Je devrais être aux environs de Poitiers quand ça commencera à me faire de l’effet. Ou à Ruffec en Charente – soit un peu plus loin, mais pas avant – tout en me demandant comment s’appellent ses habitants et surtout d’où me vient cet intérêt soudain pour les gentilés. J’apprendrai alors qu’on les nomme des Ruffécois et des Ruffécoises et posterai un statut Facebook alambiqué histoire de placer un calembour imbécile qui ne fera rire que moi ou quelques bonnes âmes indulgentes : « Ruffécois aujourd’hui ? Je vais à Angoulême ! »…


Chronique. Dans moins d’une semaine, je serai donc à Angoulême, pour une escapade diurne de quelques heures seulement – moins d’une journée, donc – entre le moment du départ (bien trop tôt à mon goût) et l’heure de revenir (parce que c’est bien beau de partir, mais le retour quoi qu’on en dise fait aussi partie du voyage) : une visite à très grande vitesse en pays angoumoisin. Je m’essaierai peut-être alors à envoyer un tweet lapidaire – mais comment faire autrement en 140 signes ? – indiquant ma géolocalisation changeante, immobile dans mon siège griffé Christian Lacroix en attendant un contrôleur habillé par Roger Tallon. Et je réfrénerai un sourire et mon envie d’appeler le zélé poinçonneur Achille pour déconner.

En préparant mon voyage et faisant l’effort de quelques recherches, j’ai appris qu’Angoulême est ce que l’on appelle une cité « acropole », comme le plateau rocheux éponyme sis aux coordonnées 37° 58′ 17.5″ Nord et 23° 43′ 35.5″ Est qui a tant fait pour le développement du tourisme hellène en plus de faire joli en arrière plan des selfies de touristes incultes persuadés que les colonnes de Buren sont les vestiges d’un temple amphiprostyle en plein cœur de Paris et que la Vénus de Milo est la copine du chien de Tintin.

Surnommée « le balcon du Sud-Ouest », la préfecture charentaise pantoufle une très grande partie de l’année avec un peu moins de 50 000 habitants au garrot et s’emplit de monde chaque dernier week-end de janvier depuis plus de 40 ans. Elle déborderait presque autant que la Touvre ou l’Anguienne quand plus de 200 000 passionnés de petits miquets déferlent sur la ville haute et qu’il pleut sans cesse ces jours-là. Et quoi qu'on en dise, plus de 200 000 visiteurs, ça fait du monde au balcon.

Pour la quarante et unième fois, les habitants de la cité angoumoisine – pour lesquels j’ai une grande tendresse et un profond respect, étant moi-même né dans ce que l’on appelle pudiquement « une ville de taille intermédiaire » pour ne pas froisser les bouseux dans mon genre – vont voir débarquer par tous les moyens de locomotion possibles et imaginables des cohortes d’accros au 9ème art, des chasseurs d’autographes et des coureurs de dédicaces ; un certain nombre d’auteurs, dessinateurs, scénaristes, illustrateurs et graphistes ; un non moins certain nombre d’éditeurs, de critiques, d’attachés de presse et de dignes représentants du monde de l’économie de la bande dessinée. Sans oublier quelques politiques qui ne manqueront pas – ils ont déjà commencé – de venir exhiber leur mandat (ou leur volonté d’en briguer un) en prenant fait et cause pour la BD à quelques semaines des élections municipales. A tel point que l’on pourra sans problème paraphraser Woody Allen : « non seulement Dieu n’existe pas, mais essayez de trouver une chambre d’hôtel à Angoulême le week-end du festival… ».

Tout à mes recherches, je me dis qu’Angoulême serait à la bande dessinée ce que la ville haute d’Athènes est à la Grèce : tout un symbole. Un roc, un pic, un cap (mais pas une péninsule non plus, faut pas me les casser avec Rostand), un « must see », une institution qu’il serait dommageable de voir disparaître, un pilier du dépliant du syndicat d’initiatives… A l’instar des ruines de l’Attique, le festival International est un sanctuaire. Et la grande tente du Monde des Bulles est son Parthénon.

Dans moins d’une semaine, tandis que le roulis m’emportera vers le festival et un sommeil réparateur – j’ai horreur de me lever tôt le week-end, fût-ce pour aller glaner quelques beaux souvenirs de belles rencontres livresques –, je me souviendrai de ma première visite au FIBD. De mon regard de gamin ébaubi en descendant du train et avisant le panonceau ferroviaire réglementaire indiquant que j’étais bien là où je voulais être et non deux arrêts plus loin – manquant de fait mon arrivée dans la ville ceinte (il y a des remparts, je les ai vus de loin), ma Mecque à moi qui me parle d’aventures en 48 pages – mais avec la possibilité de ramener des cannelés bordelais histoire de faire passer le souvenir du prix du café chèrement acquis dans la voiture bar.

Je me rappellerai mon souffle court (moins à cause de l’émotion que parce qu’à pied de la gare à la Mairie, il y a bien deux kilomètres à se farcir en côte) pour aller chercher mon Pass Festival – je n’avais pas pensé à la prévente, qui est de bon service – ; je me souviendrai de mon désespoir une fois le sésame et le plan de la manifestation retirés en constatant que je n’aurais jamais le temps de tout visiter étant donnée la topographie et l’éparpillement des sites… Mais c’était de ma faute aussi : pourquoi, pourquoi, trois fois pourquoi, donner des rendez-vous à trois personnes et à une demi-heure d’écart dans trois endroits différents en ignorant tout de la géographie festivalière ?

Comme chaque année depuis 2009, je ferai probablement un compte rendu pour le palmarès et la remise du prix de la ville d’Angoulême. Pour annoncer qui de Bill Watterson (Calvin & Hobbes), Katsuhiro Otomo (Akira) ou Alan Moore (Watchmen) remportera le Grand Prix 2014 du Festival remis par Willem, président frondeur de cette 41ème édition.

Mais on n’en est pas encore là. Avant de prendre le train et de ronronner au rythme lancinant du cheval de fer qui avance électriquement au long des fils qui chantent de Montparnasse à Bordeaux, d’ici au week-end prochain, j’ai encore un peu de temps. Ça tombe bien, j’ai plusieurs articles en retard (que j’ai mis de côté pour écrire ce papier) et un périple à planifier. Je vais devoir opérer des choix drastiques quant aux expositions que je veux absolument voir (Tardi et la Grande Guerre, Gus Bofa au Vaisseau Moebius ; Willem à l’hôtel Saint Simon ; Mafalda et le Transperceneige à l’espace Franquin ; les 80 ans du Journal de Mickey place de l’Hôtel de Ville) ou quant aux rencontres auxquelles je veux absolument assister. Et puis il y a la remise du prix Charlie Schlingo... Pas sûr que j’arrive à tout faire. Je vous tiens informé. Si je ne loupe pas mon train. Ce dont je suis parfaitement capable.

 

Festival international de la bande dessinée d’Angoulême / Du jeudi 30 janvier au dimanche 2 février 2014 / Chaque jour de 10 h à 19 h, et 20 h le samedi pour les Espaces éditeurs.
Informations pratiques (plans, tarifs, billetterie, hébergement…) : ici

 

L’accès au Festival est gratuit pour les moins de 10 ans. Attention : un seul tarif pour tous dans le cas d’achat de billets sur place (1 jour : 16€ / 4 jours : 35€) Tarif demandeur d’emploi, bénéficiaire RSA, handicapé : le Pass 1 jour est à 11 € (sur présentation d’un justificatif). Aucune réduction le samedi. 

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