L'autre guerre de Tardi

La première guerre mondiale est indissociable de l’œuvre de Jacques Tardi. Il l’a dessinée, dépeinte, critiquée, analysée avec son complice Jean-Pierre Verney, historien spécialiste de la Grande Guerre : C’était la guerre des tranchées, La Véritable histoire du soldat inconnu ou Putain de guerre ! sans oublier Adieu Brindavoine et les Extraordinaires aventures d’Adèle Blanc-Sec. Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB raconte d’autres batailles que celles auxquelles il nous a habitués. Un autre combat. Une autre guerre.

Jacques Tardi - Paris 11/2012 © DB Jacques Tardi - Paris 11/2012 © DB
La première guerre mondiale est indissociable de l’œuvre de Jacques Tardi. Il l’a dessinée, dépeinte, critiquée, analysée avec son complice Jean-Pierre Verney, historien spécialiste de la Grande Guerre : C’était la guerre des tranchées, La Véritable histoire du soldat inconnu ou Putain de guerre ! sans oublier Adieu Brindavoine et les Extraordinaires aventures d’Adèle Blanc-Sec. Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB raconte d’autres batailles que celles auxquelles il nous a habitués. Un autre combat. Une autre guerre.

Dans les années 80, Jacques Tardi a demandé à son père de lui raconter sa guerre. Son engagement dans l’armée dès 1937, ses motivations et son état d’esprit alors que la France s’engage dans un conflit qui va durer plus de cinq ans et coûter la vie à des millions de personnes et au cours duquel plus d’un million huit cent mille soldats français seront fait prisonniers. Quelques semaines à peine après le début du conflit, durant ce qui n’est encore que la « drôle de guerre », René Tardi est fait prisonnier. Il est envoyé au Stalag IIB aux confins de la Poméranie, il va y rester quatre ans. Dans le camp des vaincus. 

Tardi - Moi René tardi © Mediapart

 

« Car c’étaient des vaincus » précise Jacques Tardi. Des soldats qui en captivité ont dû vivre la rancœur, la peur et le doute au quotidien. Les baraquements, la faim, le froid, la débrouille, les portraits des compagnons de captivité, les gardes, les arrivées incessantes de nouveaux prisonniers, la brutalité des surveillants, les humiliations, les coups de « Gummi », les chefs. La description du quotidien des prisonniers est saisissante de réalisme. Et pour cause. Les souvenirs du père s’égrainent au fil du texte, au fil du temps captif. La faim — leitmotiv, obsession des prisonniers, moyen de contrôle des corps et des esprits par les gardiens — revient toujours. Les hivers passent, les années défilent. A la fin de l’album, alors que la fin de la guerre approche, René Tardi se prépare à une longue marche, son retour en France prendra du temps.

Mais Moi René Tardi n’est pas qu’un album sur la guerre et les prisonniers de guerre, c’est aussi et surtout un livre qui fait œuvre de mémoire personnelle, familiale. C'est un album presque intime (sans être un journal), dans lequel l’auteur se met en scène pour la première fois. Comme il le dit en entretien, il était nécessaire, indispensable, pour l’auteur de se représenter ainsi, à la fois témoin bavard et premier lecteur du témoignage paternel. Car le texte, les textes ont été écrits par le père (ce dernier a même dessiné certaines situations qui sont reprises dans l'album), remis en forme et organisés pour en tirer ce qui tient à la fois de l’historiographie rigoureuse et du récit de captivité.

La construction narrative, avec ce dialogue permanent entre le jeune fils (pas encore né) et le père, qui déroule (en bougonnant, souvent) ses souvenirs, tandis que le fils les illustre, opère à merveille. L’auteur a trouvé un juste équilibre graphique, quand l’enfant guette les réponses tandis que l’adulte, parfois laconiquement, au fil d’une mémoire qui se fixe sur des détails, élude les questions : sur les projets d’évasion, sur les escroqueries à la comptabilité du camp… Des questions en suspens.

Baigné d’un humour mordant, écrit d'une plume antimilitariste, Moi René Tardi délivre des anecdotes réelles et réalistes. L’auteur, tout en faisant oeuvre de fiction, a refusé d’insérer des éléments rapportés qui ne seraient pas avérés, il s’en est tenu aux cahiers de son père. Graphiquement, le choix du noir et blanc cher à Tardi et les rares et éclatantes touches de rouge impriment une atmosphère amère et pesante comme les conditions de vie des prisonniers.

Jacques Tardi a porté en lui ce projet pendant des années. Né en 1946, il a grandi au sortir de la guerre avec le poids de la captivité de son père. Le poids de son amertume rentrée. Avec Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au Stalag IIB, Jacques Tardi fait œuvre de mémoire à plus d’un titre. Il a voulu parler des prisonniers de la seconde guerre mondiale (sujet peu traité en fiction), il a voulu parler de son père. Il a souhaité lui poser les questions restées à jamais sans réponse. Et « n’a jamais autant échangé avec son père qu’en réalisant cet album ».

 

 © Tardi / Casterman © Tardi / Casterman

  • Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au Stalag IIB, de Jacques Tardi, 200 pages couleur & noir et blanc, Casterman, 25 €

Les premières planches :


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