Billet de blog 5 janv. 2021

La patrie de Véronique

Après une longue interruption, l'édition Nos ancêtres les Gauloises reprend avec l'histoire de Véronique, née en 1896 à Tbilissi, et de ses enfants et petits enfants. Par Lola Papazoff.

ELISE THIEBAUT
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Véronique Mérabischvili, l'arrière-grand-mère de Lola © DR

Mon arrière-grand-mère  est née en 1896 en Géorgie à Tbilissi. Sa famille venait du village de Ude à l'ouest du pays, région dévastée par les razzias turques. Être juif ou orthodoxe de religion à l'époque était dangereux. Elle est l’aînée de quatre frères et sœurs : Alexandre, Edmond, Evgenia et Lucie.

A l'âge de 16 ans, Véronique fait une chute de balançoire : une très vilaine fracture de la jambe droite, mal soignée, l'a amenée à perdre 15 centimètres et à porter sa vie durant un pied bot.

Mon arrière-grand-père Georges est né à Akhaltize, ville proche de la frontière turque où se réfugiaient les rescapé·e·s juifs arméniens des massacres turcs.

Ils s'épousent en 1923 à Constantinople, fuyant les nouveaux pogroms qui n'épargnent plus les converti·es : Papazashvili est devenu Papazoff. Tous deux s'étaient convertis au catholicisme au cours de leur adolescence car c'était la seule religion que les envahisseurs turcs respectaient parce que le Pape y envoyait des émissaires prosélytes.

Ils arrivent à Marseille en 1926 où Véronique accouche d'une petite Eugénie sur le bateau qui est mis en quarantaine pour des raisons sanitaires et administratives.

La petite famille rejoint la communauté géorgienne d'Issy-les-Moulineaux puis s'installe à Montereau près d’autres membres de la famille.

Véronique et Georges, mes arrière-grands-parents, font les marchés pour vivre et vendent des chaussures.

En 1931, ils donnent naissance à leur deuxième enfant, mon grand-père Jean.

A cause des frontières

La seconde guerre mondiale sera l'époque de tous les malheurs.

En 1942, Georges est arrêté à Issy-les-Moulineaux : il est blessé par balle par des soldats allemands. Les circonstances de son arrestation sont controversées : il aurait été accusé d'être un membre de la résistance et fusillé pour l'exemple au Mont Valérien.

Mon grand-père Jean, âgé de 11 ans, est livré à lui-même, ne peut plus être scolarisé et fait les quatre cents coups pour survivre.

Lucie, la sœur cadette de Véronique, vit seule avec ses deux enfants depuis que son mari est parti dans le Sud de la France, soigner sa tuberculose dans un sanatorium. Elle a une liaison avec un officier de la Wehrmacht avec lequel elle aura un enfant. Elle sera tondue en 1944. Ses deux enfants repartiront avec leur père en Géorgie où, malheureusement, tous trois seront internés puis assassinés par le régime stalinien comme la plupart de celles et ceux qui revenaient d’Europe. Quant à l’enfant qu'elle a eu avec l'officier allemand, il repartira avec son père en Allemagne.

Edmond, le frère cadet de Véronique, sera abattu après sa deuxième évasion du camp de concentration de Bergen-Belsen en Allemagne et Alexandre, son grand frère, prisonnier de guerre, champion de boxe, s'évadera deux fois et sera un chef de la résistance surnommé Sasha.

En 1942, Véronique se mettra à travailler à l'usine de porcelaine de Montereau comme peintresse sur assiette : 8 kilomètres de marche à pied matin et soir.

En 1944, sa fille Eugénie et son mari sont arrêté·es par des résistants de la dernière heure et abattu·es : on ne retrouvera pas leurs corps. Ils laissent un fils Daniel (Tariel en géorgien) dont Véronique va s'occuper jusqu'à ce que le nouveau mari de sa sœur Lucie l'adopte.

Mon arrière-grand-mère est décédée en 1996, à l'âge de 100 ans.

De 1945 à 1996, Véronique a vécu bien des aventures. Elle s'est remariée à 66 ans à un gentil monsieur d'origine portugaise, pour avoir de la compagnie disait-elle.

Elle était très souvent sollicitée par les élus dès lors qu'il fallait exercer des médiations avec les populations turques notamment. Véronique parlait couramment le géorgien, le turc, le russe, le grec et un français très subtil, fleuri d'expressions idiomatiques d'un autre temps.

Quand mon père Georges qui l'adorait avait « mal », et que la vie le cabossait, il fuguait pour passer quelques jours avec sa grand-mère qui le soignait, le nourrissait et lui racontait sa vie. Lui-même avoue avoir été souvent l'objet de réflexions ou de sous-entendus rappelant ses origines métèques et le fait qu’en conséquence, il y avait certaines choses qu'il ne pouvait pas comprendre.

Plus tard, il essayera de voir le plus souvent possible son extraordinaire grand-mère. Il a découvert dans les papiers qu'elle lui a confiés que cette grande Dame qui adorait la France est décédée… apatride."

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