Le roman des Venedey - Episode 1/6 : de père en fils

Ce 21 novembre 2020, un inconnu aurait 118 ans. On est d’accord que cet âge ressemble plus à un numéro vert qu’à un anniversaire. L'Allemand Hans Venedey (1902-1969), antifasciste de la première heure, a pourtant quelque chose à nous dire sur l’époque que nous traversons. Son petit-fils, Jakob Theurer, nous raconte son histoire.

Hans Venedey à la fin des années 1930 © DR Hans Venedey à la fin des années 1930 © DR
Les extrêmes droites gagnent du terrain partout en Europe, dans les têtes et dans les faits. A l'heure où la médiocrité, les compromissions et la bassesse s'imposent trop souvent dans le débat, j'ai eu envie de partager ce feuilleton qui raconte l'histoire de deux frères, Hans et Hermann Venedey, engagés contre le fascisme en Allemagne dès le début des années 1930. C'est le petit fils de Hans Venedey, Jakob Theurer, qui tient ici la plume pour retracer leur incroyable parcours en Allemagne et en France durant ces heures sombres. Il a rédigé cet essai en 2017 dans le cadre d'un master à l'université de droit de Columbia (New York). Je l'ai traduit et adapté en 6 épisodes avec sa coopération et celle de son père, Walter Venedey.

Episode 1 : de père en fils

Le point de départ de cette histoire familiale est la ville allemande de Constance des années 1920 et 1930. Constance est une petite ville située dans la région frontalière germano-suisse, dont la population ne dépassait les 40 000 habitants. Elle est le Midi de l’Allemagne, connue pour ses thermes et sa douceur de vivre, hormis quand les catholiques s’en mêlent : au début du XVe siècle, le Concile de Constance a ainsi mis fin au schisme d’Occident de façon radicale, puisque les réformateurs, jugés hérétiques, ont été brûlés vifs.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la ville n’a pas échappé aux troubles qui frappaient la République de Weimar sous forme de crises économiques et de radicalisation nationaliste. Là où le schisme occidental avait pris fin, le paysage politique était dominé par le parti catholique allemand du centre. Constance abritait une petite communauté juive qui représentait 2,5 % de la population totale. 

En comparaison avec d'autres villes de la République de Weimar, l'aspect particulier de Constance était certainement sa proximité avec la Suisse. La ville frontalière suisse de Kreuzlingen est directement adjacente à Constance. La frontière entre Kreuzlingen et Constance a toujours été fluide. Il y avait des échanges fréquents entre les deux villes. Dans de nombreux cas, les gens travaillaient d'un côté de la frontière et vivaient de l'autre côté. Au XVe siècle, Constance a même cherché à rejoindre la confédération helvétique.

Les enfants de Jakob et Henriette

Mon grand-père Hans Venedey est né le 21 novembre 1902 à Lucerne (Suisse) dans une famille républicaine. Il était le fils de Martin Venedey et le petit-fils de Jakob Venedey et Henriette Obermüller-Venedey.

Henriette Obermüller-Venedey a activement participé aux événements de la révolution de mars 1848 et a pris part aux combats de barricades à Baden. Après l’échec de la révolution en 1849, elle vécut brièvement en exil en Suisse. À son retour en Allemagne, elle fut arrêtée, jugée pour haute trahison et condamnée à une peine de prison. Elle devint plus tard membre de l'Association internationale des femmes et ne cessa jamais de se battre pour les droits des femmes.

Jakob Venedey, son mari, était aussi un homme engagé. Il a participé à la Fête de Hambach le 30 mai 1832, une manifestation de masse en faveur de la démocratie. est devenu plus tard, en 1849, membre du premier parlement démocratiquement élu d'Allemagne, l'Assemblée nationale de Francfort,  et contribua à rédiger la première constitution pour l'Allemagne unie à l'église Saint-Paul. Poursuivi par les monarchistes en raison de ses convictions libérales, il a dû fuir l'Allemagne à plusieurs reprises et a vécu en exil en France, en Irlande et en Suisse. Un destin que son petit-fils, Hans, partagera deux générations plus tard.

Martin Venedey a suivi les traces de ses parents. Né le 8 avril 1860 à Oberweiler, dans la Forêt noire, il est élu à l'âge de 31 ans député au Parlement du Grand-Duché de Bade en tant que représentant de la circonscription de Constance. Pendant les dix-neuf années suivantes, d'abord en tant que membre du Parti populaire allemand, puis du Parti populaire progressiste, il lutte pour l'instauration d'une véritable démocratie en Allemagne et la réduction des inégalités sociales. En 1914, il est un opposant actif à la Première Guerre mondiale. Au-delà de son pacifisme, il est considéré comme la figure de proue de la Révolution allemande de 1918-19 à Constance.

Sous la bannière de l'empire

Son fils Hans a été au lycée à Constance avant d'étudier le droit à Fribourg de 1922 à 1926. En 1926, il entre en politique et rejoint la branche de Constance du Parti social-démocrate (SPD).

Un an plus tôt, il est devenu l'un des membres fondateurs d’une sorte de ligue de défense républicaine des forces démocratiques : le Reichsbanner-Schwarz-Rot-Gold Konstanz – qu’on pourrait traduire par « la bannière de l’empire noire, rouge et or de Constance », en référence aux couleurs du drapeau allemand. Créé en 1925 sous la présidence de son père Martin Venedey dans le dessein de défendre la République non seulement en paroles, mais aussi en actes, contre tout ce qui la menace.

Très vite, cependant, c'est la lutte contre les nazis qui devient le principal centre d'intérêt du Reichsbanner, alors que le NSDAP vient d'ouvrir une antenne à Constance. Le début des années 1930 est marqué par des combats de rue entre le Reichsbanner et le Sturmabteilung (SA). Hans est élu en 1931 à la tête de l'aile paramilitaire du Reichsbanner, la Schutzformation (Schufo). Avec son frère Hermann Venedey, il se retrouve souvent au premier rang de ces batailles à Constance, qui peuvent être  d’une violence extrême. Un rapport de police du 3 juin 1931 parle ainsi de lourds affrontements entre un groupe de membres du Reichsbanner sous la direction de Hans et un groupe de 80 à 100 membres des SA. La raison de cet affrontement est un événement organisé à Constance par la Société allemande pour la paix. Ce qui est remarquable dans cet incident particulier, c'est que le rapport indique que la police a aidé l'organisateur de l'événement – les pacifistes, donc – à écarter la SA de l'événement. Plus surprenant encore, les autorités locales ont, sous la pression des forces démocratiques, interdit de multiples événements du NSDAP à Constance, y compris un meeting auquel Edmund Heines devait intervenir en avril 1931. Edmund Heines était un nazi de la première heure (adhésion au NSDAP n° 78) qui avait été condamné pour le meurtre du communiste Conrad Pietrzuch. En bref, il était "hautement qualifié" pour son poste d'adjoint d'Ernst Röhm au sein de la SA.

Le visage du juge

Lors de l'annonce de l'événement, Martin Venedey, le père de Hans, a envoyé une lettre aux autorités locales dans laquelle il protestait vivement contre l'autorisation de l'événement. Par la suite, il s'est rendu personnellement à la police et a déclaré que s'il était maintenu, il y aurait des affrontements entre le Reichsbanner et la SA. En réaction, les autorités ont interdit l'événement conformément à l'article 30 du Polizeistrafgesetzbuch Baden le 17 avril 1931, au motif qu'il existait un risque pour la sécurité et l'ordre publics.  Ces histoires illustrent le fait que les institutions démocratiques du début des années 30 ont, dans une certaine mesure, encore pu résister au nazisme. Cependant, la déclaration d'un membre du NSDAP de Constance lors d'un procès contre deux hommes des SA montre à quel point les nazis avaient déjà "pris la confiance". Alors qu'il était avec d'autre condamné à la prison pour sa participation à une marche non autorisée, un membre du NSDAP a ainsi montré du doigt un juge en disant à ses camarades : "souvenez-vous de son visage".

Deux ans plus tard, Hitler arrivait au pouvoir.

A SUIVRE...

Episode 2 : L'affaire Rosselli, 28 novembre 2020

Episode 3 : A cause d'un drapeau, 5 décembre 2020

Episode 4 : Chercher refuge, 12 décembre 2020

Episode 5 : Paris, Paris, 19 décembre 2020

Episode 6 : Guerre et paix, 26 décembre 2020

 

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