La crise comme condition du bonheur

Dimanche 24 et lundi 25 mars 2009Lundi soir, mangeant avec l’un des invités des Rencontres (c’est aussi l'une des grandes particularités très appréciables de ce festival que de créer de la convivialité grâce à de réelles opportunités de «rencontres»), celui-ci me parla d’un scénario assez fascinant: «et si durant une année on arrêtait les films (de les sortir, de les produire, etc.) pour commencer à prendre le temps de réfléchir sur ce que nous avons pu voir jusqu’ici ?...»

Dimanche 24 et lundi 25 mars 2009
Lundi soir, mangeant avec l’un des invités des Rencontres (c’est aussi l'une des grandes particularités très appréciables de ce festival que de créer de la convivialité grâce à de réelles opportunités de «rencontres»), celui-ci me parla d’un scénario assez fascinant: «et si durant une année on arrêtait les films (de les sortir, de les produire, etc.) pour commencer à prendre le temps de réfléchir sur ce que nous avons pu voir jusqu’ici ?...» Lorsque l’on s’aperçoit dans le cadre d’un festival comme les Rencontres de Toulouse de la richesse de films d’hier et d’aujourd’hui et dont la grande majorité ne sera pas diffusée en salles, il serait très perspicace de ralentir (faute de pouvoir arrêter entièrement et temporairement) la machine à fabriquer en série des produits de consommations courantes qui, pris en charge par des distributeurs qui n’ont pas tous l’amour du septième art en tête, deviennent officiellement des longs métrages dotés de visa d’exploitation, tels de bons AOC. Dans ce lot de films destinés à engranger immédiatement de l’argent (dès le premier jour de la sortie), on ne soucie guère de ce que l’esprit du spectateur digère... Cette logique économique de rentabilité immédiate s’inscrit dans le même cadre que la restauration rapide : il faut toujours des nouveaux films, et ce n’est pas grave s’ils sont sans saveurs (tant mieux, diront certains, car ainsi ils pourront largement s’adresser à l’immensité des foules), l’important c’est que le « spectatoconsommateur » aient de quoi se rassasier le réseau oculaire chaque fois qu’ils le demandent. Où se trouve alors le plaisir de voir des images et sentir des émotions artistiques ? Où se trouve l’espace public du débat autour des réalités du monde contemporain ? Ces rôles du cinéma qui se sont évanouis dans la grande distribution sont-ils fatalement réservés aux festivaliers ? Il faudrait alors créer un festival permanent... Ce qui est tout à fait possible en temps de crise... Profitons de ces rencontres pour défendre une certaine idée du cinéma qui tendrait à devenir

Sans richesse concentrée en une minorité, les dictatures n’ont plus de raison d’être. Et les assassinats politiques des partis d’opposition (La Historia que no contaron d’Ayoze O’Shanahan) ne laisseraient pas une population entière pour laquelle le passé ne passe pas, car le deuil ne se fait pas tant que les assassins d’hier toujours en place dans de hautes fonctions gouvernementales ne sont pas jugés pour leurs crimes.
Sans justice, sans fonctionnaires intègres comment les personnages de Verônica (Mauricio Farias) peuvent-ils trouver des repères dans leur vie quotidienne, où une atmosphère paranoïaque est alimentée autant de la peur des narcotrafiquants que des fonctionnaires de police?

Dans ce cadre de terreur les codes sont renversés et la folie d’un Tony Manero (Pablo Larrain) peut se développer sous la plus grande discrétion du contrôle permanent des forces de l’ordre de Pinochet.

 

Et si la crise conduisait les populations de chaque pays à devenir aussi pauvres les uns que les autres et donc finalement aussi riches ? Les frontières ne seraient plus indispensables et une jeune quechua nommée Alicia (Alicia en el país d’Esteban Larraín) ne serait plus reconduite à la frontière après avoir parcourue seule et à pied les 180 kilomètres de son parcours initiatique et au bout duquel elle avait fini par s’installer et commencer un travail...

Sans frontières, les deux protagonistes de Los Bastardos (Amat Escalante) ne seraient plus un sujet d’incompréhension, d’exploitation et de racisme vis-à-vis de la part des citoyens des États-Unis.
Le racisme et la bêtise ordinaire encore à l’œuvre dans Bolivia (Adrian Caetano) où un Bolivien travaillant en Argentine ne parvient pas à se faire intégrer, travaillant avec ardeur pour sa famille en Bolivie en laissant son énergie en Argentine.

Sortis de l’illusion de la croissance, les hommes cesseraient d’exploiter jusqu’à son dernier souffle la nature autour d’eux pour des rêves éthyliques (Estrada real da cachaza de Pedro Urano) ou narcotique (Inal Mama d’Eduardo Lopez). Dans ces deux films, il existe des traditions qui divinisent les plantes et permettent un contrôle de l’usage des produits de ces plantes. Les savoirs persistent mais l’excès arrive à l’instar de la feuille de coca, plante traditionnelle, qui ne devient néfaste que dans l’exploitation mercantile des narcotrafiquants.
Après la fin de l’esclavage qui avait aussi des raisons économiques et idéologiques (La Ultima cena de Tomas Gutiérrez Alea), il serait temps d’abroger toute forme d’exploitation. Heureusement que dénoncer l’exploitation d’un groupe de riches face à une majorité de pauvres dans le Cuba d’avant la Révolution peut être le sujet d’une comédie comme nous le montre Julio Garcia Espinosa dans ses Aventures de Juan Quin Quin, dans le cadre d’une explosion permanente d’invraisemblances face aux codes classiques cinématographiques auxquels on est habitué.

 

La crise serait-elle également un nouveau remède à la solitude grâce à la solidarité nécessaire dans les temps difficiles ? Car de solitude il en est souvent question dans les films présentés à Toulouse dont un se nomme Toda la gente sola (littéralement: Tout le monde seul) de Santiago Giralt. Film choral, plusieurs vies se croisent et ont du mal à se rencontrer, à communiquer et en conséquence à s’aimer. La difficulté d’aimer et d’apprécier l’autre se retrouve dans Sábado de Juan Villegas où les personnages se parlent beaucoup mais n’arrivent pas à communiquer. Aussi, les trois couples sont bien seuls et sont conduits à fantasmer la rencontre avec l’inconnu qui est attractif. Mais quand l’étranger est un peu plus connu, voilà que ce pôle d’attraction s’évanouit encore une fois pour se déplacer ailleurs.

Pourtant l’amour est un espoir pour les personnages de Vil romance (José Campuzano) qui vivent leur passion comme ils l’ont toujours vécue auparavant et ne peuvent jouir du bonheur immédiatement permanent de leur nouvelle rencontre. Le drame est dès lors destiné à exploser tôt ou tard.

 

En attendant l’heureuse crise, faut-il s’engager à la manière du Che en deux volets (de Steven Soderbergh) que l’on ouvre pour découvrir un monde où l’intolérance règne ? Et si l’élan révolutionnaire, vecteur de changements, peut prendre en une terre cubaine (Che: L’Argentin), il s’émousse brutalement en Bolivie (Che: Guerilla). La guerilla et l’engagement, même malheureux, n’en laissent pas moins de grands espoirs dans les yeux des enfants (Cartes postales de Leningrad de Mariana Randón) et donc des générations suivantes : l’esprit révolutionnaire et la crise, notre libérateur, est un mot qui commence par un c et finit par un e comme le Che. C’est une justification par lettres qui ne vaut pas grand chose, tout autant que le mot crise abusivement utilisé, à tort et à travers, ces derniers temps pour créer un climat de peur et d’asservissement. Pour cette raison, permettez-moi tout ce jeu autour de ce mot dans toutes les lignes précédentes.

 

 

Après ce petit voyage ludique mais avec suffisamment de sérieux autour des films vus dimanche 22 et lundi 23 mars, voici quelques titres de films que je tenais à mettre en valeur. En plus de Los Bastardos, Che: L’Argentin et Che: Guerilla déjà sortis en début d’année en salles et qui trouveront bientôt une suite en édition DVD, il faut souligner les films plus rares qui ne seront peut-être vus que lors des Rencontres de Toulouse:
Il y aura tout le monde, Estrada real da cachaça, Alicia en el país, Gallero, Sábado et Vil romance.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.