Paradis ou utopie ?

Le monde n’est jamais tel qu’on aimerait qu’il soit. Ce n’est pas tout à fait l’enfer et jamais le paradis malgré l’illusion.

Le monde n’est jamais tel qu’on aimerait qu’il soit. Ce n’est pas tout à fait l’enfer et jamais le paradis malgré l’illusion. Ces références judéo-chrétiennes témoignent d’une chose : que l’Amérique latine a été conquise dans le sang par le glaive et l’épée.

 

Le paradis ne s’obtient que par la force du combat révolutionnaire dans Historias de la revolución de Tomás Gutiérez Alea. Le Che de Soderbergh nous permet un regard rétrospectif sur un film d’un cinéaste cubain incontournable, tourné peu de temps après les événements révolutionnaires de 1959. Le paradis n’est ici jamais présent : même le triomphe laisse un goût amer face aux victimes des luttes armées. Pas de super héros ni d’idéologie autour du surhomme. La rébellion se met ici en place parce que des individus n’acceptent pas l’injustice à laquelle ils sont confrontés. Alors vient le temps de prendre les armes. La victoire n’est pas ce qui compte le plus dans les trois histoires du film, mais plutôt la question de la prise en charge des blessés et des morts... En cela le film échappe au lourd message de propagande qu’il aurait pu déverser.


Plus de vingt ans plus tard, le même réalisateur signe un tout autre film, Hasta cierto punto, une histoire d’amour plus complexe qu’il n’y paraît et qui pose la question de l’engagement dans le travail comme dans les relations de couple. Un intellectuel tombe sous le charme d’une leader de la lutte sur les docks et découvre un paradis, insouciant de sa propre vie de couple. Le bonheur ne semble pas accessible et les différents couples passent à côté de l’amour...

 

Le paradis terrestre pourrait être La Isla de la juventud (L’Île de la jeunesse), film documentaire d’Ana Claudia Calderón. Sauf que la jeunesse d’une époque a maintenant un certain âge et que cette île cubaine est peuplée de nombreuses personnes du troisième âge songeant au passé, à leur solitude actuelle et à leurs élans suicidaires... La vieillesse ne flirte pas ici bon avec l’idée d’une mort prochaine même si la religion affirme en ce cas que le paradis n’est pas loin pour toutes personnes méritantes. Étranges portraits de personnes un peu perdues sur cette île.

 

Quant au paradis sur terre, il se cultive avec un grand labeur, la sueur au front et sans amour paternelle dans Mutum de Sandra Kogut. Si le labeur est le propre du monde adulte, il atteint ici un enfant

Dans Pièces détachées d’Aaron Fernández, le paradis est fantasmé et porte un nom au-delà d’une frontière : les États-Unis. A contrario du cheminement chrétien, il faut ici commettre le maximum de larcins pour engranger suffisamment d’argent qui donnera accès au passage aux États-Unis. Sur terre, c’est donc à ce prix que l’on obtient un visa pour un lieu rêvé.

 

Et ceux qui sont finalement passés, découvriront des États-Unis qui font peur parce qu’ils ne sont pas prêts à accepter ces nouveaux venus : c’est le cas du personnage principal du documentaire de Lucia Gajá : Mi vida dentro. Le paradis pour cette mexicaine accusée de meurtre et condamnée par une manifestation de racisme, sera une prison...

 

La prison pourrait être le lieu des possibles comme dans Leonera de Pablo Trapero. Et sans parler de paradis, c’est une nouvelle vie qui a un sens pour la protagoniste.

 

Prison et paradis sont réunis dans Una semana solos de Celina Murga où des enfants de la bonne et confortable société argentine sont laissés à eux-mêmes dans un quartier résidentiel surveillé. Les enfants passeront leur temps à jouer et se faire servir. On retrouve le thème de La Zona de Rodrigo Plá où apparaît un enfant d’une autre origine sociale mis de côté dans le cadre d’un paradis superficiel. Le film fait d’autant plus peur si on le met en rapport avec Los Herederos : des enfants doivent travailler sans cesse pendant que d’autres du même âge s’amusent avec beaucoup d’irresponsabilité dans le confort technologique d’une riche maison. Cette richesse est accumulée sous forme d’objets fabriqués par des enfants d’une autre contrée, d’une autre classe sociale. Le paradis artificiel du quartier résidentiel n’existe que parce qu’il s’est créé un enfer où des enfants sont exploités. Ce racisme provenant de la différence de classe sociale est effroyable. Le monde des enfants finit par révéler toutes les irresponsabilités de leurs parents. Pour terminer donc, un paradis n’a de sens que s’il est partagé. Car ceux qui en sont exclus ne peuvent pas laisser la conscience tranquille à ceux qui ont été acceptés... Un film moins anodin et encore moins enfantin qu’il n’y paraît et qui pose certaines questions sur notre monde actuel et à venir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.