Alain Crombecque, in pieces

Forced Entertainment. Divertissement forcé. Le nom de la compagnie de Tim Etchells résonnait étrangement hier soir au Théâtre de la Bastille où il présentait in pieces, un spectacle créé avec Fumiyo Ikeda dans le cadre du Festival d'Automne, dont nous venions tous d'apprendre avec stupeur la mort du président, Alain Crombecque, 70 ans, frappé la veille par une crise cardiaque dans le métro parisien.

Etrange impression durant tout ce magnifique solo sur la mémoire, et nos tentatives dérisoires pour la ranger. L'attention troublée par le surgissement de vifs souvenirs des nombreux spectacles programmés par Crombecque, à Avignon dont il fut longtemps le directeur ou dans l'une des salles parisiennes partenaires du Festival d'Automne, auquel son nom restera autant attaché que celui de Michel Guy.

La scène du théâtre de la Bastille est quasi-vide. Un mur de bois, une chaise. Et Fumiyo Ikeda qui après Platel et Verdonck pour nine finger, s'allie cette fois à Etchells pour briser les catégories et offrir un spectacle à l'image de ce Festival, inclassable.

Souvenirs du midi, d'un restaurant que nous aurons eu en commun de longues années, à quelques pas de la rue de Rivoli et des bureaux voisins du Festival d'Automne et des Inrockuptibles. Discret signe de la tête, des dizaines de fois, pour se saluer. Sans jamais trop oser déranger un homme dont on ne savait pas s'il était ours ou timide - ours timide sans doute.

Sur scène, Fumiyo Ikeda parvient à nous faire rire - en japonais en plus. Elle se moque d'elle-même, de Rosas, sa compagnie, celle d'Anna Teresa de Keersmaekker avec laquelle elle travaille depuis si longtemps. Elle est pliée en deux ; danse avec le visage comme jamais personne avant. Avec les mots, en anglais, en français et, donc, en japonais. L'impression de Georges Perec remixé par David Shrigley.

La mémoire à la moulinette. Crombecque in pieces. L'homme aura littéralement façonné le paysage du spectacle vivant de ce pays. Les programmations des meilleurs théâtres ne seraient pas les mêmes aujourd'hui sans son inlassable travail de découvreur, ouvrant toujours plus grand les frontières, entre les pays comme entre les disciplines.

Multipliant les mimiques et les intonations, Fumiyo Ikeda nous dit goodbye de trente manières comme autant de saluts à Crombecque hier soir sur la scène de la Bastille.

in pieces de Tim Etchels et Fumiyo Ikeda jusqu'au 17 octobr, au Théâtre de la Bastille

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